Chapter Text
Il fut enveloppé dans une robe douce et informe puis emmené dans une pièce plus petite. Il devinait qu’elle était moins grande, car l’écho était doux et carillonnant. La pièce sentait comme de la bonne pierre profonde. Il y avait un lit.
Il s’endormit comme une pierre.
A son réveil, sa mère était là. Il pouvait à peine distinguer son visage, sa vue étant floue, mais son sourire brillait à travers sa vision aveugle, et il était aussi glorieux qu’auparavant. Ses doux cheveux blonds comme les blés étaient toujours bouclés autour de son visage, ses yeux avaient encore exactement la même forme, et la même couleur que les siens. Il était heureux, il s’était demandé si son chagrin longtemps ressassé avait déformé ses souvenirs. Frís l’aida à s’habiller et pris sa main, avant de le guider vers un grand Hall soutenu par des arcades.Dedans se trouvait une large assemblée de nains, combinant chaleur, bruits et rires.
Il lui fallu quelques instants pour s’y habituer.
Des nains morts depuis des siècles le saluèrent, et grâce à sa vue qui refonctionnait, il retrouvait occasionnellement des visages connus, ou de vagues traits de famille. Sûrement, cela était bien un nez de Durin, et celles-ci étaient des oreilles de la famille ! Il marcha dans le hall avec une impression de reconnaissance et d’égarement.
La grand-mère de Thorin, Reine Hrera, s’affaira et s’agita autour de lui encore plus que lorsqu’il était un jeune nain. Il fit appel à toute sa patience pour s’empêcher de lui rappeler qu’il était plus vieux qu’elle maintenant, et qu’il avait plus de blanc dans ses cheveux et barbes qu’elle n’en aurait jamais. Elle n’aurait pas écouté, de toutes façons. Les femmes de sa famille ont toujours été plus entêtées que les hommes. Fili et Kili souriaient de toutes leurs dents à chaque fois qu’elle réussissait à lui pincer les joues.
Il eut sa revanche quand Hrera se tourna vers eux et commença promptement à tresser les cheveux de Kíli.
Un nain avec une multitude de tresses couleur de miel, et un visage espiègle s’approcha d’eux, et la bouche de Thorin s’ouvrit pour aspirer un court filet d’air. Puis il attrapa les épaules du nain et le tira à lui dans une étreinte brutale. “Víli.”
Son beau-frère pressa silencieusement leurs fronts ensemble. “Merci de les avoir élevés,” dit Víli, fils de Vár. “Merci pour avoir été là quand je ne pouvais pas.”
Thorin tâtonna à la recherche des mains de Víli, et les serra fort. “C’est la meilleure chose que j’ai faite de ma vie,” dit-il. Víli leva les sourcils et le fantôme du sourire malicieux qui avait attiré le coeur de Dís' apparu sur ses lèvres.
“Peut-être devrions-nous aller les sauver de Hrera alors.”
Thorin jeta un regard à Fíli qui grognait et Kíli qui gémissait, “Non, ça leur fait du bien.”
Víli gloussa et croisa les bras, puis observa ses fils se plaindre et rouspéter. Il avait un regard aimant, et son sourire grandit jusqu’à ce qu’il soit la copie conforme du rictus dont Kíli avait hérité. “En effet.”
Le meilleur ami de son grand-père, le stoïque et fiable Nár (qui avait bravé la Moria par amour pour Thrór), serra les poignets de Thorin et lui dit qu’il était un nain parmi les nain, un héros du peuple. Son grand-oncle Grór, premier Seigneur d’Iron Hills, lui frappa le dos et lui dit “Bien joué !”. Son arrière-grand-père Dáin Premier, abattu par un dragon de glace avant la naissance de Thorin, lui sourit d’une oreille à l’autre et pressa ses mains jusqu’à ce qu’il ne sente plus ses doigts.
Ses cousins Náin et Fundin, tous deux des Nains Brûlés d’Azalnubizar, l’assaillirent instantanément de suppliques enthousiastes pour avoir des nouvelles de leurs fils. Bien que Mahal avait précisé que les nains des Halls pouvaient observer leurs familles à tout moment, l’instantanéité de ses histoires était apparemment très appréciée et recherchée. Même si cela lui déchirait le coeur, Thorin leur raconta tout ce dont il se rappelait. Son vieux cousin Farin, père de Fundin et Gróin, restait silencieux et calme, un sourire plissant ses lèvres tandis qu’il écoutait les histoires de ses quatre héroïques petit-fils dans la Compagnie - Balin, Dwalin, Óin et Glóin.
Gróin était le pire du lot. Il était si fier de ses petit-fils qu’il était proche de l’explosion, et demandait à chaque opportunité une histoire de leurs jeunes camarades de jeux à Fíli et Kíli. Pendant ces instants, Thorin profitait de cette opportunité de s’éclipser, et partait explorer.
Les Halls de Mahal étaient faits de douce pierre résonnante, et les sons de pioches et de maillets résonnaient à toute heure. Bien que des milliers de milliers de nains habitaient dans les Halls, aucun ne semblait surpeuplé, et chaque nain avait assez d’espace pour son besoin. C’était un mystère pour Thorin. Où étaient situés les Halls ? En Aman, oui, évidemment - mais où ? Ces grandes mines et ateliers étaient-ils situés dans les Halls de Mandos, Maître de la Maison des Morts ? Ou les nains attendaient ils leur heure dans les montagnes de Mahal, leur Créateur ? Et au fait - d’où venait le bois pour les forges ? Le tissus pour les habits ? La nourriture pour les repas ? Aucun nains ne pouvait lui répondre, et la plupart semblaient se résigner à contre-coeur de ne jamais pouvoir savoir. Le caractère de Thorin se mariait mal avec de tels mystères, et il commença à observer chacun de ses repas avec un oeil suspicieux jusqu’à ce que sa mère lui dire d’arrêter et de manger.
Une fois que sa vue et sa force revinrent, de grandes et merveilleuses choses lui furent révélées. Il y avait des corridors gracieux avec de la pierre taillée se tordant délicatement dans des schémas intriqués qu’ils semblaient faits de neige ou de plumes, et qui étaient pourtant plus dur que des écailles de dragons, ou plus vieux que les fondations de Khazad-dûm. Son père lui montra des larges halls voûtés aux plafonds couverts de dessins ourlés de dorures, et aux colonnes faites dans le marbre le plus pur, taillées selon d’anciens modèles. Víli, Fíli et Kíli le traînèrent à travers des cavernes de cristal qui éclataient l’obscurité en des traits de lumières dansants au moindre vacillement d’une lampe. Sa grand-mère lui montra une caverne où l’eau coulait en une cascade musicale telle des centaines de petites cloches sonnant en même temps. Sa mère l’emmena profondément dans les mines noires-obscures qui produisaient les émeraudes les plus vertes qu’il ait jamais vues, et du mithril tel le plus pur et brillant esprit de la terre qu’il ait jamais pu tenir entre ses mains.
Son frère le traîna d’atelier en atelier, et Thorin manqua de perdre son sang-froid face aux travaux astucieusement stylisés et au savoir-faire qui fleurissait dans les mains des meilleurs de leur race. Narvi de Khazad-dûm travaillait aux côtés de Bar du Belegost et de Telchard de Nogrod, et des merveilles qui s’épanouissaient sous leurs marteaux et leurs burins. Frerin riait ouvertement de son étonnement avant de l’emmener encore plus loin pour qu’il bâille devant de nouvelles merveilles.
Enfin, son frère ralentit devant une grande porte voûtée, où étaient engoncées des perles, des diamants et du mithril. Les épaules de Thorin se crispèrent comme s’il allait sauter à travers un feu. Il prit la main de Thorin et le guida dans une pièce en pierre ronde. Les murs étaient des rideaux de calcaires - des formes blanches et étranges qui lui rappelaient le drapé du tissus, ou même de douces ailes blanches, pleines de grâce. Le plafond était couvert de stalactites blancs qui gouttaient comme des bougies qui fondent dans un grand lac souterrain, tel un miroir. Des nains étaient assis autour sur des bancs de pierre taillée, observant avec attention l’eau.
Certains souriaient doucement, tandis que d’autres pleuraient dans leur barbe.
“C’est la Chambre de Sansûkhul,” dit doucement Frerin. “Ou Gimlîn-zâram, le bassin rempli de lueurs d’étoiles où il n’y a pas de ciel. Ici nous pouvons regarder les personnes que nous aimons que nous avons laissé en Arda.”
Thorin jeta un regard rapide à son frère. Le visage normalement joyeux de son frère était solennel, ses yeux bleus habituellement brillants, obscurs. Il remarqua le regard de Thorin et le coin de sa bouche se tordit amèrement. “J’ai passé beaucoup de temps ici,” dit-il, “assis sur ce banc. Celui là ici. Je t’ai regardé toi et Dis et Dwalin et Balin, je vous ai tous regardé vieillir. Vieillir et vous endurcir et devenir… froid.” Il déglutit avec difficulté, et tira d’un air absent sur sa barbe fourchue. “Mère et moi nous sommes effondrés quand tu as enfin souris de nouveau après la naissance de Fíli. J’avais presque oublié à quoi ça ressemblait.
Thorin ne dit rien, mais serra les épaules de son frère en un support silencieux.
“Tu ne voulais pas voir ?”
La promesse de Mahal sauta à l’esprit de Thorin, et il hésita. L’étrange chaleur qui s’était diffusée en lui lui brûlait toujours le torse comme s’il était fait de braises, et il toucha du bout des doigts cet endroit au-dessus de son coeur. L’esprit endormi, le subconscient. Mais comment ? Comment allait-il communiquer avec son peuple au-delà des mers depuis le Hall des Morts ?
Frerin ajouta rapidement “tu n’as pas à le faire. Regarder, je veux dire. Personne ne te force à le faire.”
“Je vais regarder,” dit lourdement Thorin, les mots étant comme tirés de lui avec des pinces brûlantes. Ses pieds étaient des chapes de plomb tandis qu’il marchait vers un des bancs et s’assit. L’eau était d’un noir de jais devant lui. Elle ne reflétait pas la lumière ni les stalactites au-dessus d’eux, et aucune étoile ne brillait dans ses profondeurs.
“Que dois-je…” commença-t-il, mais Frerin lui intima le silence et prit sa main.
“Regarde juste,” dit-il doucement.
Thorin fronça les sourcils, et fixa l’eau. Rien ne se passa. C’était de la folie. Peut-être une des farces de Frerin, une perte de…
Une étincelle de lumière commença à poindre dans les profondeurs noires du bassin, et il eu un hoquet de surprise. Une seconde lueur rejoint la première, puis une autre, brillant de plus en plus jusqu’à ce qu’enfin une galaxie d’étoiles brillantes clignotaient et bougeaient sous la surface argentée de l’eau.
“Tu les vois, maintenant ?” murmura Frerin.
“Je crois que oui,” dit Thorin, éblouit devant la lueur des étoiles. “C’est beau.”
“Ça l’est,” répondit doucement Frerin.
Les étoiles devinrent trop brillantes pour que Thorin les regarde directement et il dut plisser les yeux pour essayer de distinguer le bassin. D’un coup, la lumière disparut et Thorin se retrouva à cligner des yeux.
Un nain avec un visage familier était assis devant lui, avec la tête entre les mains.
“Dwalin !” s’écria Thorin, choqué, tandis qu’il s’élançait vert son plus vieil ami et cousin, mais son bras passa au travers du corps du fidèle guerrier.
“Ils ne peuvent pas t’entendre,” dit Frerin, tirant Thorin en arrière. “Ils ne peuvent pas te sentir. Ils sont en vie, et nous sommes juste le rêve de ce que nous étions.”
“Mais…”
“Il ne peut pas t’entendre,” répéta Frerin. “Notre cousin est autant un fantôme pour nous que nous le sommes pour lui.”
“Non,” grogna Thorin. “Il me l’a promis. Mahal me l’a offert. Je peux leur parler.” Frerin secoua la tête. “On pense tous ça au début.”
Thorin se tourna vers Dwalin, qui se frottait les mains sur son crâne tatoué. Son nez était rouge, comme s’il avait pleuré, et un de ses yeux était fermé par des chiffons, et un bandage entourait ses côtes. “Je ne savais pas qu’il était blessé,” dit Thorin.
Frerin renifla. “Dwalin l’a-t-il jamais dit ?”
“Espèce de fou,” murmura Dwalin, et se frotta le visage avant de se lever difficilement et de se diriger vers une étagère avec des pas mal assurés. De l’étagère, il prit une flasque, ouvrit le bouchon avec ses dents, et but une longue gorgée.
“Je ne pense pas que cela te fera du bien, mon frère,” dit une autre voix familière.
Thorin se retourna et vit Balin dans l’encadrure de la porte, ses cheveux blancs couverts par des bandages sales, et la moitié de sa magnifique barbe coupée court pour dégager une mauvaise estafilade le long de sa joue et de sa mâchoire. “Et je suis presque sûre que ça n’a pas été ordonné par Óin.”
“Il a ses médicaments, j’ai les miens,” grogna Dwalin, et pris une autre gorgée.
Balin expira un long soupir, avant de boiter vers le lit et s’asseoir dessus avec un grognement de douleur. Thorin s’écarta de son chemin, et seulement à ce moment-là réalisa où ils étaient. Erebor.
“Nous sommes dans les anciens quartiers de Fundin,” murmura-t-il.
“Ils doivent avoir commencé la reconstruction”, dit Frerin, en murmurant aussi.
Dwalin s’assit à côté de son frère et lui tendit la flasque. “Ta barbe est ridicule,” dit-il et Balin fit un bruit de gorge en buvant une gorgée.
“Aye, azaghâl belkul(grand guerrier), et toi tu marches comme un vieux marin de 300 ans.”
“Je m’en sors mieux que d’autres.”
“C’est vrai. Nori ne sera plus aussi discret à l’avenir, j’en ai peur, pas avec un poteau en acier à la place d’un pied.”
“Cela l’empêchera de voler,” grommela Dwalin, et il reprit la flasque.
“Nori a perdu un pied,” dit Thorin prit d’horreur. Le malin, vaniteux, rusé Nori avait perdu un pied. Dwalin et Balin étaient blessés. Quel avait été le sort du reste de la Compagnie ?
Balin posa son doigt sur le goulot de la flasque pour empêcher son frère de boire, et Dwalin lui jeta un regard noir avec son oeil restant.
“Tu es resté enterré ici, nadadith (petit frère),” dit doucement Balin. “Les autres demandent de tes nouvelles et s’inquiètent pour toi.”
“Je vais bien,” répondit Dwalin d’un ton cassant. “Dis leur de ne pas perdre leur temps.”
“Tu ne vas pas bien,” dit Balin. “Tu es en deuil. C’est naturel, frère.”
Dwalin gronda, les poings serrés.
“Rien n’est naturel dans le fait qu’ils soient morts !”
Balin secoua la tête. “Ce n’est pas ce que je voulais dire. Ce n’est pas juste qu’ils soient partis, mais c’est juste qu’ils te manquent. Ils me manquent aussi. Ils manquent aux autres. Ils veulent partager leur deuil avec toi, pour que nous puissions guérir de nos blessures ensemble.”
“Ils ne le connaissaient pas comme nous le connaissions,” dit Dwalin, son visage rougissant de colère. Ses lèvres se pressèrent l’une contre l’autre et il avala rapidement sa salive. “Ils n’ont pas grandi avec lui, n’ont pas partagé toutes ses épreuves…”
“Peut-être que les autres n’étaient pas aussi proches de lui que nous,” dit Balin, et approcha doucement le front de son frère contre le sien. “Mais ils ont fait partie de leurs vies d’autres façons. Dori a élevé ses frères dans la pauvreté d’Ered Luin(Montagnes Bleues), comme il a dû le faire pour Fíli et Kíli. Ori courait après les garçons comme un petit chiot. Bofur et Bombur ont perdu les mots de Bifur à cause d’une attaque d’Orcs, comme il a perdu Thrór. Glóin était dans la même équipe d’entraînement que Dís, et les deux terrorisaient Dáin à chaque fois qu’il venait nous voir - tu ne te rappelles pas ?”
Dwalin resta immobile pendant un moment, puis il baissa la tête.
Balin caressa le crâne tatoué de Dwalin. “On a voyagé avec eux - partagé leurs repas, leurs chansons, leurs dangers. On a affronté des trolls, des orcs, des wargs, des gobelins et des araignées - et même des tonneaux - ensemble. Les autres ont le juste droit d’être triste, et ils veulent te consoler aussi. Ils… Il n’appartenait pas juste à nous deux. Il appartenait à l’ensemble d’entre nous. Il était notre Roi.
“Aye, notre Roi,” dit amèrement Balin, et il ferma les yeux en pressant ses paupières si fort que de grosses rides apparurent sur sa peau. “Noter ami, et notre Roi.”
“Shazara(silence), Dwalin, ou je te coupe la tête, espèce de vieux fous,” Thorin réussit à dire à travers ses lèvres tremblantes. Frerin l’attira à lui, et Thorin enfouit sa tête contre l’épaule chaude et bien vivante, respirant avec difficulté.
“Est-ce que ça va ?” murmura-t-il.
“Je,” dit-il d’une voix râpeuse. “Je ne pensais pas qu’ils seraient en deuil”.
Frerin eut l’air surpris. “Pourquoi ne le seraient-ils pas ?”
Thorin leva la tête et le fixa, et Frerin soupira. “Folie de l’or ou non, Thorin, c’étaient tes amis. Tu as été leur roi pour un siècle, depuis que Père a disparu. Ils t’aimaient. Bien sûr qu’ils sont en deuil.
Thorin enfouit à nouveau sa tête contre Frerin, et Frerin tira sur ses tresses pour le réconforter.
“Ça va aller, ferme les yeux. Nous avons d’autres personnes à voir.”
Thorin ferma ses yeux, et lorsqu’il les ouvrit à nouveau, il se retrouva face à un hall rempli de corps léthargiques. Des centaines de blessés emplissaient l’air de leur cris et grognements, et Thorin failli crier aussi quand il vit le carnage fait par les orcs. Óin avait l’air épuisé. Ses tresses bouclées étaient défaites et ses yeux étaient comme deux trous noirs dans son visage creusé. Glóin, Dori et Bilbo travaillaient autour de lui en réalisant des mouvements mécaniques, lavant les blessés, les nourrissant, faisant bouillir de l’eau, et appliquant de l’onguent sur les blessures. Dans un coin, sur une grande chaise pourrie, Nori était assis, déchirant des habits pour en faire des bandages. Sa jambe gauche s’arrêtait d’une façon choquante au-dessus de son genou, et un pied en métal - sûrement le travail de Bofur - était posée, à moitié finie, à côté de lui. Óin passait entre les lits, trébuchant et incessant, ses mains n’étaient jamais immobiles tandis qu’il recousait et coupait et bandait les blessures. Aucun d’eux ne parlait.
A la vue du Hobbit, et de ses yeux comme hantés, un énorme regret s’appesantit sur la poitrine de Thorin. Bilbo dérivait à chaque tâche réalisée comme s’il était un fantôme, et que Thorin n’en était pas un. Sa tête bouclée était enveloppée d’un bandage. De temps à autre, Glóin venait poser une main réconfortante sur sa petite et mince épaule. Le souvenir de l’heureux et digne petit Hobbit qui s’”agitait sur le paillasson” qu’il avait rencontré dans la Conté le frappa d’un coup, et il détourna les yeux. Il ne pourra jamais se pardonner pour ce qu’il avait fait, bien que Bilbo lui ait pardonné maintes et maintes fois.
Glóin s’arrêta devant une des paillasses et Thorin reconnut l’immanquable silhouette de Bombur. Le large et amical nain était entouré de bandages depuis la cuisse jusqu’en bas et même dans son sommeil son visage était tordu de douleur. Glóin se mordit la lèvre un moment, puis fit un signe à Dori. Le nain aux cheveux argentés hocha la tête et vint tenir les épaules de Bombur avec ses mains puissantes. Ils se regardèrent dans les yeux puis Glóin coupa les bandages.
Les yeux de Bombur s’ouvrirent en grand, et il hurla. Sous les bandages, une putrescence noire prenait possession de la jambe de Bombur. Avec un haut-le-coeur, Thorin reconnu du poison d’orc. Glóin déboucha une bouteille et fit pénétrer son contenu en massant la jambe de Bombur, ignorant ses beuglements de douleur. DU pus suintait de la blessure, marbré de noir et Glóin soupira.
“Il faudra l’ouvrir encore, tu penses ?” dit-il sourdement.
Le visage de Dori s’affaissa, bien que sa voix soit vive. “Oui en effet il le faudra, Maître Glóin. Cette fois, cependant, je serais celui qui le fera. Tes coutures sont atroces, excuse-moi de te le dire.”
“Je suis un banquier, pas un couturier,” rétorqua Glóin.
Bombur s’évanouit enfin. Thorin serra la mâchoire jusqu’à ce que ses dents craquent, et il tourna ses yeux vers Bilbo. Il était avec beaucoup d’application en train de faire boire à la cuillère une soupe à Ori, qui était courbé et avait une respiration sifflante. Il avait apparemment du sang dans les poumons, et au vu du cataplasme sur son visage, il avait presque perdu son nez. Bifur était allongé sur la paillasse à côté d’Ori. Il gisait, inconscient, son corps remuant de temps à autres. La pointe de hache qu’il portait depuis des décennies avait été arrachée de son crâne, et sa tête était enveloppée de haillons sanglants.
De temps en temps, Óin examinait un nain puis se détournait avec un visage de marbre. Le nain était installé confortablement, on lui donnait des potions pour qu’il ait un sommeil sans douleur, tant est ce que soit possible, et on le laissait seul pour quitter ce monde.
Dans sa honte, Thorin se demanda de combien de nouveaux résidents du Hall était-t-il responsable ?
Frerin posa sa main sur l’avant-bras de Thorin.
“Allez, viens.”
Avec un dernier regard au Hobbit, Thorin ferma les yeux.
Quand il les rouvrit, il était face au hall voûté et alvéolé d’Erebor, avec ses imposants ponts de pierres. Son cousin était affalé sur le trône, regardant autour de lui avec un regard noir. Ses cheveux roux et abourrifés étaient amenés arrière en une queue de cheval, et pas tressés comme d’habitude. Au-dessus de lui, baillait le trou où brillait auparavant l’Arkenstone. Dáin avait l’air d’avoir vieilli de 100 ans depuis la dernière fois où Thorin l’avait vu. Sa main s’ouvrait et se fermait sans arrêt, comme s’il essayait d’attraper sa grande hache de bataille rouge, Barazanthual, tout en écoutant le Prince des Elfes.
“Nous vous aiderons,” dit le Prince. “Mon père est d’accord. Nous enverrons de la nourriture et des médicaments à Bard, et il pourra les partager avec vous. Je doute que votre peuple aie confiance si nous vous les amenions directement.
“C’est un beau retournement de veste,” remarqua une voix, et au grand étonnement de Thorin, Bofur était penché à côté du trône, les bras croisés. Son chapeau maintenant brûlé et en piteux état était toujours sur sa tête. Son visage d’habitude joyeux était tiré et strié de rides de douleurs. La lumière dans ses yeux était cynique et froide. “Je croyais que vous ne vouliez pas nous aider.”
Le Prince fixa Bofur avec le regard impénétrable et sans âge des elfes. “Un ami me l’a fait comprendre,” dit-il éventuellement. “C’est notre combat."
“C’est un moment opportun pour revenir au bon sens. Maintenant que le dragon est mort et qu’il ne reste que des cendres,” gronda Dáin.
Le Prince inclina la tête avec regret. “Nous vous aiderons,” répéta-t-il.
“Les elfes,” dit amènerement Frerin. “Toujours trop en avance ou trop en retard.”
Bofur avait l’air d’être d’accord avec ces paroles. Il réajusta sa tunique en tirant brusquement dessus puis renifla dédaigneusement en sortant de la salle.
Dáin le regarda partir avec un visage où s’inscrivait la fatigue, puis se tourna vers l’Elfe. “Veuillez l’excusez, Prince Legolas,” dit-il. “Il a souffert de votre… hospitalité si l’on peut l’appeler comme ceci ? Et aussi, bien sûr, du fait que les Hommes et Elfes voulaient apparemment passer sur son corps défendant pour voler ce qui appartenait de droit à notre peuple. Les Nains n’oublient pas facilement une injustice.”
“J’espère que les Nains se rappeleront aussi que nous nous sommes battus pour eux, à la fin,” dit doucement Legolas.
“Aye, c’est possible.” Dáin soupira lourdement, et attrapa un parchemin.
“Ne retenez pas votre souffle pour autant, mon garçon.”
Les extrémités des lèvres de Legolas se soulevèrent de façon presque imperceptible.
“Dáin est… en train de signer un traité ?” Thorin poussa un cri d’outrage. “Il le fait ! Dáin, arrête ça ! Jette ce traître d’Elfe hors de ma montagne ! Jette le depuis le plus haut glacier !”
Frerin leva les yeux au ciel. “Je ne parlerai pas de jeter quelqu’un de quelque part, si j’étais toi.”
Bilbon. La honte s’infusa encore une fois en lui et Thorin se tut immédiatement.
“C’était cruel,” siffla-t-il.
“Comme toi,” remarqua Frerin. “Dáin fait ce qu’il doit faire. Le Roi des Elfes est puissant, et la Forêt Noire est située entre Erebor et les royaumes des Hommes du sud. Erebor a besoin de son accord pour faire du commerce. Au moins son fils n’a pas l’air d’être si terrible.”
“Son fils a menacé de me tuer !”
“Et tu avais géré cette situation avec beaucoup de tact et de diplomatie, j’en suis certain. Dáin sait qu’Erebor est le rempart du Nord. Il garde tous les peuples libres, pas juste les gens de Dale ou les Nains.”
“Mais Dale…”
“Est en ruine, et le sera encore pour un bon moment,” l’interrompit Frerin. “Pendant ce temps, la nourriture doit bien venir de quelque part : les Elfes en ont, les Hommes n’en ont pas. Ouvre les yeux, nadad(frère). Il a raison. Tu n’aimes peut-être pas ça, mais Dáin est meilleur que toi à ce jeu là. Il a régné sur Iron Hills depuis Azanulbizar - soit 140 ans de paix et de prospérité. Il a fait ses preuves en tant que chef et politicien. Il connaît ces histoires par coeur - mieux que toi ou moi, les pauvres vagabonds.
“Comment sais-tu cela ?” dit Thorin, s’approchant de son frère. “Tu détestais ces leçons !”
Frerin secoua la tête avec exaspération.
“Parce que j’ai observé - observé pendant des décennies et des décennies. Qu’est-ce que tu crois ?”
Thorin grogna et se retourna vers Dáin. Le vieux guerrier grisonnant hocha la tête en direction du Prince, qui s’inclina à son tour. Puis l’Elfe sortit de la salle, ses robes flottant derrière lui et ses pas ne faisant aucun bruit tandis qu’il marchait sur les pierres brisées des couloirs.
Dáin se frotta les tempes puis se leva et passa derrière le trône pour accéder à la porte engoncée dans sa base. Il l’ouvrit puis entra dans l’antichambre du Roi. Il resta immobile un instant puis s’appuya lourdement sur une table. Thorin remarqua seulement à ce moment le bandage entourant sa jambe. Du sang s’en échappait.
“Il est blessé,” dit-il. Frerin leva les sourcils.
“Tu connais Dáin. Il ne montrerait aucune faiblesse, même si sa vie en dépendait. Ce Nain est fait d’acier, de la tête aux pieds.”
“Idiot entêté,” dit Thorin, tandis que Dáin appuyait sur les bords de sa blessures avec ses gros doigts.
“C’est un de nos fiers traits de famille,” dit Frerin en souriant.
“Espèce d’idiot entêté,” dit soudain Dáin de sa voix bourrue, en rigolant tout haut. Thorin cligna des yeux.
“Est-ce qu’il vient de…?”
“Tu m’aurais arraché la tête pour ça, n’est-ce pas cousin ?” Dáin continua, ses yeux fixés sur un lointain souvenir. Thorin suivit son regard jusqu’à la couronne posée sur un lit de soie putréfiée. “Tu me jetterais du plus haut glacier, sans aucun doute. Eh bien, j’espère qu’il n’y a pas d’Elfes là où tu es. Sinon tu serais encore plus colériques dans la mort que dans la vie ! A la place, tu m’as piégé dans cet endroit puant, me laissant seul pour gérer ce foutoir. Devoir négocier avec ces satanés mangeur d’herbes énigmatiques et ces Hommes pompeux et radins - et je ne parle même pas des Magiciens ! Si tu étais en face de moi, Thorin, espèce de batârd entêté, je te couperais la tête moi-même, je le ferais !
“Par le marteau et les pinces de Durin,” murmura Frerin. “Est-ce qu’il a… Tu penses qu’il peut…"
“Je te l’avais dit,” réagit vivement Thorin, “Mahal m’en a fait cadeau. Ils vont entendre mes mots dans leur subconscient.”
Frerin le regarda fixement.
“Je sais.” Thorin ferma les yeux. “Je n’en suis pas digne.”
“Ce n’est pas ça,” dit Frerin. “Tu dois faire attention à ce que tu dis ! C’est un pouvoir qu’aucun Nain ne devrait avoir !”
Thorin fronça les sourcils. “Pourquoi ? Ils ne peuvent pas m’entendre clairement comme toi.”
“Tu pourrais les influencer sans qu’ils s’en rendent compte,” dit Frerin, son jeune et joyeux visage maintenant sérieux. “Tu dois faire attention, Thorin. Ils pourraient agir sans savoir ce qu’ils font.”
Thorin ouvrit la bouche pour rétorquer, puis se rappela abruptement le pouvoir subtil de l’or et la détermination avec laquelle il avait essayé de rendre le trésor de son peuple à des mains Naines. Troublé, il se tourna vers Dáin.
“Aye.”
Mais Dáin n’était plus là. A sa place, était allongée une Naine en train de pleurer, la tête plongée dans ses bras croisés. Ses cheveux noirs, striés d’argents, éparpillés sur ses épaules. La chambre où elle se situait était ordonnée et modeste, constrastant avec les grandeurs en ruines d’Erebor. C’était Ered Luin.
“Oh,” lâcha faiblement Thorin.
“Elle a fait ça après Azanulbizar aussi,” dit Frerin, sa voix voilée. Tu - tu ne l’as pas vue - tu faisais le voyage de retour depuis la Moria avec les morts et les blessés. Elle est restée forte face à la cour et elle a guidé notre peuple en l’absence de grand-père. Mais elle pleurait dans le silence de sa chambre.”
La seule survivante de la lignée de Thrór's sanglotait dans ses manches. Ses gémissements de désespoirs résonnaient d’une profonde solitude qui ébralna Thorin. “Ma soeur,” dit-il misérablement, la honte brûlant comme une souffrance physique. “Ma soeur, s’il te plaît arrête. Tout va bien. Tout ira bien.”
“Non !” dit brusquement Frerin, and attira le visage de Thorin vers le sien. “Si elle t’entend au fond d’elle, dis lui ce qu’elle a besoin d’entendre. Dis lui !” Son frère inspira douloureusement. “Dis lui comme je voudrais pouvoir le faire.”
Thorin regarda misérablement Frerin, son frère longtemps perdu, maintenant avec lui dans l’étreinte de la mort. Puis il se tourna vers Dís, leur petite soeur entêtée, à la volonté d’acier.
“Je…”
Dís enlaça ses bras autour de son torse et poussa un long gémissement sourd. Un message était roulé en boule dans sa main. Ses yeux, marrons foncés comme ceux de Thráin's et Kíli étaient noyés de larmes qui coulaient le long de ses joues et trempaient sa barbe, où de nombreux motifs y étaient rasés. Son long nez de Durin était rouge à force de pleurs.
“Dís,” commença Thorin avec désespoir, en regardant Frerin.
“Rassemble ton courage, Ô Reine Sous la Montagne,” dit-il d’une voix basse. Thorin carra les épaules puis s’assit avec hésitation à côté de sa soeur. Il s’immobilisa un moment pour remettre ses pensées en place, puis commença doucement à parler.
“Dís,” dit-il gentiment. “Je t’aime. Je suis désolé de t’avoir laissé. Je suis désolée d’avoir emporté tes garçons avec moi. Les Halls sont merveilleux, et nous t’attendons. Víli est ici et il ne pense qu’à toi. Fíli et Kíli sont ici et tu leur manques désespérément. Oh Dís tu devrais les voir avec Frerin. C’est comme attendre la prochaine catastrophe, comme tu l’as toujours dit. Mère parle souvent de toi, tu sais. Et Père est là et il est de nouveau lui-même.
Grand-père et grand-mère, Fundin et Gróin et les autres. Nous sommes tous ici et nous t’aimons. Nous veillerons sur toi jusqu’à ce qu’il soit temps pour toi de nous rejoindre. Mais tu dois aussi nous attendre.”
Il s’arrêta, puis leva la main pour la poser au-dessus des ses cheveux striés de gris. “Petite soeur,” murmura-t-il, “J’aimerais ne t’avoir jamais laissée seule. C’est un de mes plus grands regrets, et j’en ai tellement. Oh, tellement. Je ne t’en voudrais pas si tu me détestes.
Frerin regardait en silence Thorin qui essayait de passer sa main dans les cheveux de Dís : sa main passait directement à travers les boucles longues et emmêlées.
“Continue de vire pour nous, namadith(petite soeur),” dit Thorin, et sa gorge se resserra quand il prononça ces mots. “Attends-nous. Guide notre peuple vers leur foyer.”
Dís sécha ses larmes, et sa main se serra autour du message.
“Cet imbécile orgueilleux,” dit-elle d’une voix rauque d’avoir pleuré.
“Aye,” dit Thorin. Il sourit malgré la récente tempête de honte. “Un imbécile orgueilleux qui t’aime. Bien que je sois mort, cela ne changera jamais. Aucun voile de mort n’arrêtera cela.”
“Rien ne l’a jamais arrêté,” dit-elle, avant de plonger son visage dans ses mains encore une fois. “Pourquoi n’a-t-il jamais arrêté ?”
“Lignée de Durin, ma soeur,” dit-il, déglutissant avec difficulté. “Un fier… trait de famille.”
“Maudite soit la Lignée de Durin jusque dans les plus profonds puits de la Moria,” siffla-t-elle dans ses paumes. Sa voix s’éleva en une souffrance à peine contenue. “Maudite soit notre lignée, maudit soit notre orgueil, maudit soit notre nom, maudite soit notre folie entêtée et aveugle ! Les dragons peuvent avoir Erebor si cela peut me les ramener ! Je voudrais les avoir ici ! Comment suis-je supposée continuer seule ? Mes fils ne sont plus ! Mon frère n’est plus ! Notre lignée est brisée et je suis seule !” Elle tourbillonna puis attrapa une tasse sur sa table de nuit et la jeta vers le mur avec un cri de rage.
“Tu iras de l’avant,” dit Thorin. “Tu le feras, fille de Roi, la meilleure des soeurs. Tu es aussi têtue que nous tous.”
Elle s’allongea le long du lit et recommença à sangloter. Thorin se leva et soupira.
“Pendant des mois, tu as dit,” dit-il, sinistre.
“Des mois,” répondit Frerin.
“Tu penses qu’elle m’a entendue ?”
“Je penses qu’il faudra que tu essayes encore une fois ou deux,” dit ironiquement Frerin.
Thorin soupira encore puis ferma les yeux.
Quand il les rouvrit, il se tenait sur un parapet au-dessus des portes d’Ered Luin. Il cligna des yeux, une douleur sourde déchirant ses côtés, comme s’il avait un second coeur.
“Mais il ne reste personne à voir ? Nous avons vu tout le monde dans la famille ?”
Frerin inclina la tête. “Ah, bien sûr. Le dernier et le plus petit. Et certainement un des plus bruyants.”
“Qui…?” Thorin se retourna.
Un jeune Nain trapu, de moins de 70 ans, coupait du bois pour les brasiers qui réchauffait les gardiens de nuit. Ses cheveux roux flamboyants étaient noués en une tresse de travailleur, sa barbe courte et épaisse était attachée en deux petites tresses qui dépassaient de chaque côté de son menton. Son visage était pâle et déterminé.
“Le fils de Glóin,” dit Thorin avec surprise.
“Aye,” dit Frerin. “Tu l’avais oublié ?”
“Une fois parti pour la quête, je n’y ai plus pensé,” dit Thorin, et il s’approcha du jeune Nain. “Alors, c’est donc loin l’étoile de Glóin. Je n’ai jamais passé beaucoup de temps avec ce garçon, bien qu’il connaisse bien Fíli et Kíli. Il est presque adulte.”
“Il a seulement 62 ans, encore plus jeune que le fils de Dáin,” dit Frerin en se grattant la barbe. “Il voulait partir avec toi, rappelle-t-en. Il se pense prêt pour une aventure, mais son père lui avait interdit. Ça a fait toute une scène. J’ai beaucoup apprécié.”
En étudiant le visage du jeune Nain, Thorin remarqua les traces de la lignée de Durin sans ses sourcils droits et ses larges épaules. Dans les lignes marquées de ses oreilles. Son nez par contre n’avait pas le pointu du clan Longbeard, mais la rondeur du clan Broadbeams. Il avait aussi hérité des cheveux fiers et de la barbe de la mère de Glóin, du clan Firebeard. “Il ressemble à son père,” s’amusa-t-il.
“Garçon !” cria une voix en-dessous d’eux. Gimli essuya son front ruisselant et se pencha par-dessus le parapet pour voir la cour où se tenait le Capitaine, appuyé sur sa pique.
“Tu as fini avec le bois ?”
“Presque !” répondit Gimli. Il avait une voix d’homme, basse et rauque. Avec une touche de l’accent de Thaforabbad, comme Glóin et Óin. “Que reste-t-il à faire une fois que j’aurais fini ?”
“Donner de l’eau aux ponneys,” dit le Capitaine. “La patrouille sera de retour dans quelques heures.”
“Aye, et l’eau sera prête,” dit Gimli. Puis il recommença à couper le bois.
“Il n’est pas encore au courant ?” se demanda Thorin.
“Gimli ?” Frerin leva les sourcils. “Il sait. Regarde comme il est pâle et les tâches de couleur sur ses joues.”
Thorin observa le jeune Nain travailler encore un moment, notant les mouvements mécaniques et l’obstination qui permet de mettre un pied devant l’autre. “Le garçon est en train de faire le deuil de ses camarades de jeux. Il cherche à s’épuiser avec du travail plutôt que de pleurer,” dit-il.
“J’ai pleuré assez longtemps,” grommela Gimli à lui-même. “Aye, et bruyamment même ! Le travail est ce dont j’ai besoin. Le travail fatiguera mon esprit et laissera mes pensées en paix.”
“Thorin !” Les yeux de Frerin s’écarquillèrent d’étonnement. “Il t’entend !”
“Il m’entend très bien, même mieux que Dáin ou Dís,” dit lentement Thorin. Il inclina la tête en étudiant plus attentivement son jeune cousin. Gimli entrelaça ses doigts, les fit craquer bruyamment puis ramassa un rondin de bois et détacha une hache de sa ceinture. Un jeune homme fort, donc. “Il doit être très perceptif. Glóin a raison d’être fier de lui.”
“Mon père ferait bien de m’envoyer chercher,” grogna soudainement Gimli avant d’équarrir le rondin de bois avec un mouvement habile et expert : Dwalin n’aurait pas fait mieux. Thorin était surpris par l’efficacité du jeune Nain. Entre chaque coup, Gimli continuait de grommeler furieusement. “Mon oncle aura besoin de mon aide. Je pourrais réconforter mes cousins. J’aurais dû être avec eux. Ils étaient plus vieux que moi, plus importants. J’aurais dû tenir tête à mon père. Je les aurais protégés. J’aurais racheté leurs vies avec la mienne, si besoin. Aucun Seigneur d’Iron Hills ne devrait s’asseoir sur le trône d’Erebor !”
“Nobles ambitions,” dit Frerin en s’appuyant contre le parapet. “Tu vois ce coup de hache ? C’est naturel chez lui, c’est déjà un guerrier talentueux. Dwalin l’entraînait avec nos neveux. C’était plutôt amusant de les regarder - ils sont tous aussi obstinés les uns que les autres.”
“C’est un Nain, bien sûr qu’il est obstiné,” dit Thorin. “Et c’est un Durin en plus, alors ça ne joue pas en sa faveur. Qu’en est-il du reste de sa personnalité ?”
Frerin haussa les épaules. “Il est honnête et gentil quand il veut l’être. Sa loyauté, une fois donnée, est aussi dure que le diamant et aussi vraie que le mithril. Sa fidélité est absolue et il ne rompt jamais ses promesses. Il fera un bon Seigneur-Nain. Mais c’est juste un enfant et il peut se mettre rapidement en colère, est impulsif et peut-être parfois impétueux.”
Cet enfant est de 14 ans plus vieux que ce que tu ne seras jamais, pensa Thorin. Tout haut, il dit, “Exactement comme toi, alors,” et Frerin sourit, bien que ce sourire soit teinté par la souffrance qu’ils venaient de voir.
“Je n’ai jamais été aussi bruyant.”
“Oh tu l’étais encore plus, crois-moi,” dit Thorin puis se tourna vers Gimli. Ce dernier était en train de couper du bois avec frénésie. “Donc. Il en reste un. Tous nos enfants ne sont pas perdus.”
“Pas tous,” acquiesça Frerin. “Le fils de Dáin, Thorin, règne sur Iron Hills en tant que régent et l’étoile de Glóin brille encore.”
Gimli empila les derniers bouts de bois puis s’appuya sur sa hache tandis qu’il levait sa tête rousse vers le soleil de fin d’après-midi. “Ah, mes amis,” dit-il doucement. “Gaubdûkhimâ gagin yâkùlib Mahal(Puissions-nous nous revoir, avec la grâce de Mahal). Vous allez me manquez. Faites qu’ils ne vous oublient jamais.”
Thorin leva les sourcils mais avant qu’il ne puisse en dire plus, il cligna des yeux et fut emporté.
Le bassin était à nouveau devant lui, étincelant. Les étoiles clignotaient et s’éteignaient dans les profondeurs. Le cou de Thorin était douleur et il s’étira avec un grognement puis toucha son visage avec le bout de ses doigts. Ses joues étaient mouillées.
Frerin apparut devant lui et le tira par le bras. “Est-ce que ça va ?”
Thorin le fixa pendant un long moment tandis que le poids de ses erreurs pesaient sur lui plus lourdement qu’une montagne. “No,” dit-il. Puis il se détourna.
Frerin prit gentiment sa main et l’emmena loin du bassin. Thorin pensa à tout ce qu’il avait vu et baissa la tête. La désolation et le désespoir naissaient dans son sillage. Ses soeurs, cousins et compagnons étaient seuls face à une terrible et douloureuse pagaille.
La seule lueur d’espoir dans cette obscurité était un jeune nain grommelant qui coupait du bois avec la force d’un guerrier, qui portait le front de Durin, un nez de Broadbeam et les cheveux rouges et étincelants des Firebeards.
