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“Ce salopard de Créon !”
Antigone fait les cent pas dans sa chambre sous le regard doux de sa sœur, Ismène. La mélancolie qu’elle dégage est une falaise au pied de laquelle la rage d’Antigone se déchaîne.
“Il ne le dénoncera pas, hein ? Il n’en fera rien. Cela l’arrange bien le vieux connard, il n’aura plus à choisir entre eux maintenant, ni à séparer son royaume en deux.” Antigone s’assoit le dos contre le lit où sa sœur se tient assise. Celle-ci passe tendrement sa main dans les cheveux courts d’Antigone.
Ismène a tant pleuré en apprenant la mort de son frère, il ne reste d’elle qu’une coquille desséchée. Antigone sait qu’Ismène est forte et qu’elle recollera les morceaux, mais la voir ainsi n’en est pas moins douloureux. Et la seule chose qu’Antigone sait faire de la douleur, c’est la transformer en colère.
“Je le tuerais, elle murmure, si seulement ça ne faisait pas de moi un être aussi pitoyable que lui. Je le tuerais.” La rancœur dégouline de sa bouche comme de l’acide et elle ne peut rien pour l’arrêter. “Je le tuerais.
– Chut, chut Antigone. Tu es meilleure que ça. Tout ce que nous pouvons faire à présent, c’est garder la mémoire de Polynice intacte. Tu le sais mieux que personne.”
Ismène. Ismène le sait sans doute mieux qu’Antigone. Mais Antigone ne le dira pas à haute voix. Même depuis le gouffre de sa colère, elle peut encore reconnaître les efforts de sa sœur pour l’apaiser.
Et donc pendant un instant, Antigone respire et ne pense qu’aux doigts d’Ismène démêlant ses cheveux. Si seulement elle pouvait simplement séparer sa sœur de toute cette histoire, de toute cette douleur. Elle aimerait savoir Ismène heureuse, dans une famille qui ne se déchire pas dans la mort et le sang comme la leur. Étéocle et Polynice, encouragés par leur oncle, en ont décidé autrement.
Ismène a toujours été lumineuse comme le soleil.
Quand elles étaient enfants, Antigone regardait Ismène courant dans les champs de fleurs et pensait, “c’est ici sa place.” Antigone, elle, passait ses après-midi d’été en haut des arbres à grimper au milieu des branches. Parfois, Ismène l’attendait en bas avec un panier, où elles mettaient les fruits qu’Antigone cueillait.
Elles étaient proches. Elles allaient dans la même direction par le même chemin.
Deux sœurs.
Une pile. Une face.
Et maintenant la pièce se sépare en deux.
Et malgré cela, malgré tout, Ismène est encore une fois à ses côtés, essayant avec sa voix douce et ses mains tendres, de retenir Antigone. Et Antigone comprend cela et doit quand même se séparer d’elle et aller accomplir ce qu’elle sait sera sa fin et sera en vain.
Antigone est tragique comme ça.
Elle attrape la main de sa sœur et la presse contre sa joue. Ismène caresse sa peau avec son pouce.
“Je ne peux pas rester sans rien faire, Ismène. Je suis désolée, la voix d’Antigone est douce, presque un murmure.
– Je te connais depuis toujours, ta décision ne m’étonne en rien. J’aimerais que les choses soient différentes mais je t’aime comme tu es, Antigone. Je respecterai ton choix. Même si je ne l’aime pas.
– Merci,” sa voix est presque étouffée par l’émotion.
Elles restent un temps en silence, à s’imprégner l’une de l’autre, au bord d’un précipice qu’elles savent être la destination d’Antigone quoi qu’il arrive. Antigone ignore encore ce qu’elle trouvera pendant sa chute mais elle sait qu’elle touchera le fond. Elle sait que ça fera mal.
Et elle sait que ça fera mal à Ismène aussi.
Elle comprend le point de vue de sa sœur ; Ismène veut simplement ne pas perdre une sœur aussitôt après avoir perdu un frère. Mais Antigone ne peut pas rester sans rien faire. Même s’il est trop tard pour Polynice et qu’elle ne se bat désormais plus que pour des principes, des idées, elle ira jusqu’au bout.
Ismène, en cette soirée, sera sa dernière source de réconfort. C’est le dernier moment de calme auquel aura droit Antigone. Elle en absorbe tout ce qu’elle peut, presque égoïstement. Elle essaie de retenir en elle tout ce qu’elle peut de ce sentiment d’être chez elle qu’elle a quand elle est avec Ismène.
Elles savent toutes les deux que cette soirée est un au revoir, un adieu. Elles le savent et savourent ces derniers moments ensemble.
“Je ne veux pas mourir,” murmure soudain Ismène. Elle se tient complètement immobile derrière Antigone. Quand elle se tourne vers sa sœur, Ismène a les yeux dans le vague, comme si elle pouvait déjà voir les supplices que Créon lui ferait vivre pour sa désobéissance.
Mais Ismène n’est pas celle qui désobéit. Elle n’est pas celle qui s’est faite réprimander par Créon tant de fois qu’elle ne les compte même plus. Antigone a toujours été la sœur impétueuse, celle qu’il faut redresser, celle qu’il faut sentencier. Jamais Ismène.
Ismène est la bonne sœur. Elle restera sagement dans sa chambre pendant que la mauvaise sœur se jettera dans le précipice.
“Moi non plus, je n’ai jamais voulu mourir.” Antigone regarde Ismène en disant ces mots.
Ismène a les yeux rouges et bouffis. C’est la seule imperfection visible sur son visage. Ismène, qui est si belle, abîmée par Antigone.
Antigone a envie d’effacer les traces de larmes sur les joues d’Ismène. Elle a peur d’endommager Ismène encore davantage si elle la touche. Elle veut être aussi proche et aussi éloignée que possible.
“Tu seras toujours importante pour moi, Antigone. Toujours. J’aimerais te garder près de moi encore. J’aimerais que tu ne partes jamais.
– Ismène...
– Quand on était petites, je rêvais de vivre dans une grande maison loin de tout ça, loin de Créon et des affaires de Thèbes. Juste Étéocle, Polynice, toi et moi. Nous aurions passé nos journées ensemble. Tu n’es pas la seule à avoir soif de vie, Antigone. J’ai toujours rêvé de vivre jusqu’au bout du temps avec vous. À moi aussi il a pris ça. Ça ne veut pas dire que nous devons tout perdre. Il reste trois de nous. Ne nous laisse pas à deux, Antigone. Je ne sais pas si je pourrais y survivre.
– Et bien moi je ne peux pas survivre à trois. Polynice n’a aucun droit d’être éliminé de l’équation ainsi. Il est temps que je parte, ma sœur. La nuit approche et il faut que je sois plus rapide que Créon.
– Antigone, attends. Quelle est ta couleur préférée ?”
Antigone, qui avait commencé à se lever et à se diriger vers la porte, se retourne. “Quelle importance ?
– Peu importe, répond simplement à la question. S’il te plaît.”
Antigone regarde les yeux d’Ismène. Longuement. “Bleu,” répond-elle dans un souffle.
Et Ismène sourit. Le sourire le plus triste qu’Antigone ait jamais vu sur son visage. Elle se retourne. Essaie d’effacer cette vision par des souvenirs du visage de sa sœur heureuse. “Au revoir, Ismène. Bonne nuit.”
Antigone marche doucement vers la porte, essaie de rendre son pas assuré. Lorsqu’elle referme la porte derrière elle, elle entend un “bonne nuit” si doux qu’elle ignore si elle l’a rêvé.
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La semaine suivante, Ismène se tient devant une longue boîte bleue. Une boîte longue comme sa sœur.
