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EXTRAIT DU LIVRE (MOT POUR MOT)
"C'était un garçon," dit-elle à Uba.
"Puis-je le voir?" demanda la jeune femme d'une voix faible.
"Non, Uba, je ne pense pas que ce serait une bonne chose. Cela ne pourrait que te rendre encore plus triste. Repose-toi, je m'en occupe. Tu n'aurais pas la force de te lever."
Ayla dit à Brun qu'Uba était trop faible et qu'elle se chargerait d'enterrer l'enfant, mais elle se garda d'en dire davantage. Uba n'avait pas accouché d'un seul enfant, mais de deux, deux jumeaux qui n'étaient pas parvenus à se séparer, effroyable fœtus à peine humain aux bras et aux jambes multiples, attachés à un corps monstrueux surmonté d'une tête trop grosse. Ovra s'était retenue à grand-peine de vomir à la vue de la chose, et Ayla elle-même avait eu un haut-le-cœur.
C'était un cas extrême de difformité, et non le résultat naturel de deux types humains différents, celui du Peuple du Clan et celui des Autres, comme Durc en était l'exemple. Ayla savait qu'elle pouvait compter sur le silence d'Ovra. Il valait mieux que le clan crût qu'Uba avait eu un enfant mort-né, mais normal. Cela valait surtout mieux pour Uba.
Ayla s'enveloppa dans une chaude couverture et sortit dans la neige profonde où elle s'enfonçait à chaque pas. Quand elle fut assez éloignée de la caverne, elle ouvrit le paquet et en abandonna le contenu dans la nature. Il vaut mieux s'assurer qu'il ne subsistera aucune trace, pensa-t-elle. À peine se fut-elle détournée qu'elle perçut un mouvement furtif du coin de l'œil. L'odeur du sang attirait déjà les carnassiers.
FIN DE L'EXTRAIT DU LIVRE
Mais le mouvement n'était pas celui d'un loup...
"J'ai l'air d'un carnassier, moi, astheure? Bon, hein..."
Ayla sursauta si fort qu'elle manqua de peu d'échapper sa couverture. Elle se retourna, mais ne vit rien, seule une tache d'ombre à forme de femme. Deux grands yeux ambrés la dévisageaient au milieu de son visage aux contours et aux formes vagues. Un esprit? se demanda la jeune femme. L'ombre semblait agenouillée devant le petit paquet sanglant qu'Ayla venait de jeter par terre. La jeune femme agrippa son totem, les yeux écarquillés par un mélange de peur et de respect. Les esprits lui avaient envoyé maints signes par le passé, mais jamais ils ne s'étaient manifestés de la sorte. Pis encore, cet esprit paraissait mécontent.
"On va faire ça vite, parce que j'ai pas vraiment de patience avec des niaiseries de même," continua la voix, qui paraissait provenir de l'ombre.
Ayla s'enveloppa davantage dans sa fourrure et se mit à genoux. L'esprit la dévisagea avec davantage de désapprobation; rapidement, Ayla se releva. L'esprit ne semblait pas apaisé, aussi s'affala-t-elle sur le sol comme quand elle avait plaidé la clémence de Brun. L'esprit éclata de rire.
"Bon, on se calme, là," protesta l'ombre. "Premièrement, on se la ferme, je vais laver le bébé. Tu auras remarqué que je dis "le bébé" et pas "la chose", "l'effroyable fœtus à peine humain" ou "le cas de difformité extrême"."
Ayla essaya de parler encore, mais se souvint de l'ordre de l'esprit et se tut. L'ombre l'observa avec colère, puis soupira largement et rabaissa sa tête vers la ch -- l'eff -- le cas de -- le b.. le bé... le bébé?
Ayla posa ses yeux sur le... le bébé... et eut un autre haut-le-cœur. L'ombre releva les yeux et souffla des naseaux comme un aurochs. La nausée d'Ayla se dissipa instantanément.
"On se caaaalme. Tu dois savoir ça, Ayla: avoir peur de l'apparence de quelqu'un, c'est pas une raison pour être méchant. Ton père, c'est Creb... genre, tu sais déjà ça..." soupira l'esprit. "Je veux bin comprendre que tu aimes pas regarder le bébé, mais la nausée, c'est pas mal extrême... on se calme..."
Ayla se calma. L'esprit ne me veut pas de mal, il veut simplement discuter avec moi, pensa-t-elle.
"L'esprit, c'est un "elle", par contre," pouffa l'ombre. "Pis j'ai un nom. Je peux bin te le dire. Je suis la Mère. Pas... genre, pas la même à laquelle ton futur chum croit. Une autre. Les gens ont parfois les mêmes noms; bin, les dieux aussi."
Pendant leur dialogue, l'ombre avait déplié les petits bras du bébé; à l'aide d'une fourrure blanche, elle avait lavé ses multiples aisselles et son petit visage comme Iza l'aurait fait pour n'importe quel nouveau-né. Ayla ne pouvait s'imaginer toucher une chose -- un enfant pareil.
"Pis commence pas à me donner des excuses. Un bébé est mort, fille. Je m'en fous que tu le trouvais dégueu. Il est mort, point. Y'a personne qui a été triste, correct, c'est une affaire de Peuple du Clan de se foutre des bébés morts. Mettons que c'est correct. Mais toi? Dude, c'est, genre, toute ta personalité d'être différente pis d'aimer les enfants weird et les adultes weird... Encore une fois, wow, je te rappelle que ton père est handicapé lui aussi... pis ton fils... genre, wow, tu as oublié ou quoi? Le bébé est mort pis tu es juste genre "ark, trop dégueu, ouache"... C'est beau, l'amour..."
La Mère, une fois son lavage terminé, enveloppa l'enfant dans une robe blanche et le prit dans ses bras.
"Tu vois juste un truc dégueu quand tu vois ce bébé, mais moi, je vois..."
Elle sourit et enfouit son doigt dans l'une des mains du bébé.
"Je vois quatre petits bras tout mous, tout petits, avec des petites mains rondes en forme d'étoile de mer..."
Ayla fronça les sourcils alors que l'esprit chatouillait le ventre du bébé.
"Un petit ventre tout rond, tout mou... avec quatre petites jambes et quatre petits pieds tout ronds..."
La Mère écrasa ensuite les joues du bébé. Ayla crut à un jeu de la lumière: l'enfant ne pouvait pas sourire, il était mort.
"Une petite tête chauve avec des grosses joues bien rondes et bien rouges... des tout petits yeux... un tout petit nez comme une petite patate ou un petit champignon... une looooongue bouche..."
Le bébé souriait, il n'y avait plus de doute possible. Sa petite main serrait le doigt de la Mère avec toute la force d'un nourrisson.
"En tout cas, je l'amène chez moi. S'il est d'accord -- pis je sais déjà qu'il sera d'accord -- je vais en faire une fille et l'élever au rang de déesse. Je vais l'appeler Boucle d'Oreille. Elle va avoir des ailes blanches, pis tout le monde va l'aimer. C'est drôle pareil. Elle commence sa vie de même -- j'ai même pas de mots pour expliquer à quel point j'étais en rage en entendant ce monologue de chnoute... pis là, je dis "chnoute" pour pas sacrer parce que BORDEL que c'est CAVE comme monologue, WOW... Bon, je pogne les nerfs quand même."
La Mère inspira profondément pour se calmer. Ayla prit peur et étouffa un cri: deux ailes immaculées battaient l'air derrière l'esprit.
"Heille, tu es pas crédible, fille, tu as peur d'un bébé," ricana l'ombre en agitant Boucle d'Oreille devant le nez d'Ayla. "Noooon, elle a trop de bras! Noooooon! Qu'est-ce qu'on va faiiiiire?"
La Mère éclata d'un rire joyeux et tapota le menton gras du bébé avant d'embrasser sa grosse joue ronde. Le bébé... rit?
"Heille, là, allume, y'est vivant, bordel," protesta l'esprit. "Je vais l'élever avec mon mari Plume. Ça se peut qu'Uba et son mari -- c'est, genre, Vorn? En tout cas, ça se peut qu'elle vienne les voir en rêve, mais certainement pas toi ni la fille qui était malade en voyant ma pauvre petite fille. Wow, vous êtes super comme sage-femmes, la gang. Genre... Ayla, tu es guérisseuse pis tu es malade en voyant un bébé malformé? Pis encore, hein, juste être malade, correct, mais c'est tout le reste... Toute la haine pis le dégoût...
"M'as te conter une histoire. Y'a une petite fille qui avait peur des gens handicapés ou juste différents. Je dis pas ça pour rien dire, aussi -- genre, son cœur sursautait en les voyant pis elle stressait pendant genre une heure après les avoir vu, t'à coup qu'elle allait voir quelqu'un d'autre qui avait pas de jambe. Mais la petite fille, elle a jamais insulté personne pour ça. Elle se sentait mal en maudine d'avoir peur. Elle en a jamais parlé à personne jusqu'à l'âge adulte -- pis astheure, bin, ça s'est placé tout seul. Elle a plus peur pantoute.
"Pis même cette petite fille-là, elle a su tes aventures pis elle s'est dit "wow, on se calme". Si l'apparence de quelqu'un te stresse, prends sur toi. C'est pas la faute à personne, pis sois respectueuse, maudine. Tu peux avoir peur mais être polie. Je sais que tu as juste, comme, treize ans, mais quand même, là..."
La Mère fronça les sourcils et parut soudainement moins assurée.
"Honnêtement, je suis aveugle et j'oublie que tu es encore une petite fille. On te décrit comme si tu étais une adulte, tu penses comme une adulte, tu as littéralement accouché l'autre jour..."
Elle soupira et tapota l'épaule d'Ayla.
"Bon, laisse faire ça. Tu es juste une petite fille. Si ça se trouve, tu vas te faire "caller out" plus tard, comme on dit. Treize? Quinze? Bon, pas grave. En tout cas."
La Mère soupira encore.
"Écoute, Ayla, tu as fait des choses incroyables avec ta vie. Fais juste attention des fois. Je veux dire, la plupart du temps, tu es super cool. C'est juste ça qui me gosse, dans le fond. Stresse pas trop. C'est une leçon facile à comprendre," reprit-elle plus gentiment. "Pis avant que tu demandes, je viens pas d'ici, c'est pour ça que je parle de même. Bon, je m'en vais. Tu dis bye-bye, Boucle d'Oreille?"
Le bébé sourit et agita sa petite main. Ayla se surprit à sourire, elle aussi.
