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papa, j'ai raté le coche

Summary:

“Et si vous aviez un fils caché qui retire l’épée, maintenant qu’elle est plantée?”

Notes:

Je garde le formatage à l'anglaise par habitude, déso pas déso

Chapter Text

La menace fait le pied-de-grue devant le rocher. 

Sur tout le chemin de la montée, Arthur a observé la silhouette en noir faire face à l'épée, le dos droit dans sa cape et la tête haute sous sa capuche, complètement immobile. C’est l’absence de mouvement qui l’interpelle le plus; même à la lumière de ses années d’enfance élevé à la dureté des légions romaines, Arthur n’a jamais vu un être humain se tenir aussi fixement en dehors du regard d’un supérieur qui risquerait de coller une taloche pour une respiration trop visible. Arthur pourrait bien évidemment faire office de regard de supérieur, rapport qu’il est encore le roi de tout le pays, mais ça, l’inconnu ne peut pas le savoir vu qu’il ne daigne pas se retourner. 

“Ah, vous êtes enfin là. Vous en avez mis du temps. Ça fait des lustres que je vous attends.”

Arthur se fige. “De quoi? Vous… m'attendiez?” 

La voix de l’inconnu s’assemble parfaitement au visage esquissé sous la capuche quand il tourne la tête en arrière pour fixer Arthur de ses yeux noir abysse: jeune, éduquée, mais froide comme la neige qui les entoure, comme l’acier d’Excalibur sans les flammes de la magie des Dieux, comme la peau d’un cadavre d’un jour. 

“Oui, c’est exactement ce que je viens de dire. Vous êtes dur de la feuille en plus d’avoir la vitesse de marche et le sens de l’orientation d’un Burgonde au pas de guerre?”

L’irrespect, en règle générale, a plutôt tendance à tendre la rencontre au lieu de l’apaiser. Un étrange inconnu qui lui barre le chemin sans avoir la décence de se retourner et de se présenter et qui a plus le toupet de lui balancer son sarcasme bien adolescent à la figure, ça devrait stimuler l’agressivité qui sommeille en tout un chacun et transformer ce qui pourrait se résoudre en simple croisement de deux inconnus sur un chemin de montagne en echaffourrade publique sous le jugement de la brochette des Dieux. 

Seulement voilà, le roi Arthur a passé les dix-sept dernières années de sa vie à mariner dans l’insolence, à se vautrer dans l’impertinence et à bouffer de l’irrespect matin, midi et soir plus le casse-croûte de minuit. De fait, il a bien plus l’habitude qu’on s’adresse à lui sans le respect qu’il lui est dû, et sait très bien s’en accommoder pour retomber sur ses pattes. L’irrespect, c’est familier, connu, rassurant

“Ah oui, d’accord, non mais… il doit y avoir erreur, je crois qu’il va falloir recadrer les choses tout de suite. Si vous voulez tenter votre chance au rocher, c’est vous qui êtes en retard. La période des essais s’est terminée hier.”

“J’avais remarqué. Ça va bien faire sept jours que je regarde la moitié de la Bretagne défiler dans un grotesque concours de celui qui se rendra le plus ridicule, et croyez-moi, la compétition est rude. Franchement, c’était cocasse. Dommage que vous ayez raté ça.”

Arthur s’avance afin de pouvoir enfin faire face à l’inconnu, qui refuse toujours de bouger pour lui déclamer droit dans les yeux le discours de toute évidence préparé depuis un moment. Un gamin lui sourie sardoniquement sous la capuche, suffisamment grand pour porter les diverses armes repartis stratégiquement sur sa personne, suffisamment grand pour provoquer des gaillards armés sur une route de montagne et risquer de se faire latter la tronche, mais pas assez pour qu’Arthur le prenne au sérieux. 

En tout cas, il ne devrait pas le prendre au sérieux. Un môme qui a quoi, 14 ou 15 ans à tout casser, plus jeune qu’Yvain et Gauvain, plus jeune qu’Arthur lui-même quand il a retiré l'épée pour la deuxième fois et s’est emparé du trône de Bretagne. 

“Ravi que vous vous soyez amusé, mais figurez-vous que moi, j’ai rien raté. Je me coltine déjà ce spectacle tous les jours depuis presque 20 ans. Bon, puisque visiblement, vous savez qui je suis -”

“Evidemment que je sais qui vous êtes. Je viens de vous dire que je vous attendais .”

“-vous comprenez bien que maintenant, il serait temps d’évacuer les lieux. Je ne pige même pas ce que vous foutez encore là, j’ai bien dit à Calogrenant de dégager la populace.”

Il est fini le temps où Arthur devait se donner en spectacle pour assurer son autorité. Hors de question qu’il se trimballe un public pour faire ce qu’il a à faire, et certainement pas un adolescent arrogant qui s’exprime principalement en nuance de levées de sourcil sarcastiques. 

“Quoi, votre ours mal domestiqué en jupette?”

“Vous apprendrez que ça s’appelle en kilt, c’est une tradition en Calédo… Peu importe, on s’en fout. Je vous ai dit de décarrer .”

Loin d’intégrer la précarité de la situation dans laquelle il s’est fourré tout seul, ce fichu gamin continue de sourire, la bouche tordue et la pupille morte. “Pourquoi, vous êtes timide? Vous avez le trac? Des angoisses de performance?”

“Mais ça va bien à la fin!” Le bras d’Arthur se lève pour montrer le chemin que ce blanc-bec devrait déjà être en train de dévaler. “Je suis le roi, je vous dit de dégager, vous dégagez! Vous êtes qui, au juste, pour vous donner le droit de me briser les miches comme ça?”

La menace se meut avec l’efficacité métronome d’une arme de guerre, sans fioriture, sans faiblesse, sans faille, à des lieux de la maladresse habituelle des gringalets de son âge. La capuche tombe en arrière et révèle de longues boucles brunes s’échappant d’une queue de cheval basse, autour d’un visage beau comme une lame aiguisée. Arthur le regarde bondir en avant et se saisir d’Excalibur avec ses mains de guerrier marquées par de la violence invisible. 

Il ne fait rien. Il sait, avant que ça arrive, que Excalibur va se plier à ces mains-là, qu’elle va s’incliner et courber l’échine, à l’image de tout ce qu’Arthur a gaspillé les dix sept dernières années à construire. 

“Je suis le roi de Bretagne,” dit le roi de Bretagne, la pointe d’Excalibur tournée vers la gorge d’Arthur. “Et je vous briserais les miches autant qu’il me plaira.”

 




“Et sinon, par curiosité, on peut savoir où on va comme ça?”

Arthur s’arrête. Il regarde autour de lui. Les côtes émaillées d’une montagne désolée et désolante. Le ciel gris, tourmenté, triste. De la forêt sombre et morne au loin. La vie endormie sous une couche de neige éparse. Le vent coupant qui s’insinue au plus profond de ses os. 

Il n’a aucune idée d’où il est. Pas très loin du rocher, certainement. Il sait juste que chaque pas qu’il titube en avant l’éloigne inexorablement de Kaamelott. 

“Je vais là où vous ne serez pas.”

“Tiens donc,” dit le roi. “Votre méthodologie manque d’efficacité, de toute évidence.”

La méthodologie est inexistence. Arthur est juste parti, sans dire un mot, sans avoir le moindre plan, et son remplaçant l’a suivi en silence, observant ses moindres mouvements à distance comme on surveille un animal sauvage lâché dans le pré. Il n’a aucune idée de la raison pour laquelle le roi a décidé de parler maintenant, plutôt que vingt minutes plus tôt, mais ça ne change rien. 

Le roi est destiné au trône. Arthur est destiné au caniveau. Leurs chemins respectifs n’ont plus rien en commun. 

“Je vous ai pas demandé votre opinion professionnelle, que je sache? Ma méthodologie, elle vous emmer-”

“Mais qu’est ce que vous fichez ici! Ça fait des heures que je vous cherche! Le rocher, c’est dans l’autre sens, je vous ferais remarquer!”

“Parce que vous avez acquis un sens de l’orientation, maintenant?” Arthur marmonne alors que la dame du Lac manque de trébucher sur une caillasse. 

“Mais vous m’aurez tout fait, tout! Bon, on y va maintenant, on a plein de désastres à gérer une fois que vous aurez sorti votre-”

Elle s’arrête. Tout son visage se fige dans un rictus d’incompréhension. La dame du Lac a été contrainte, de par sa condition d’exil, à apprendre les indignités de la chair humaine, mais il y a tellement de nuances qu’elle ne maîtrise toujours pas. Elle n’a aucune idée de comment cacher et contenir ses émotions, qui débordent de ses pores et de ses yeux sans fard. Arthur assiste, de nouveau, à son effondrement total au premières loges, et il ne ressent rien: ni agacement, ni tristesse, ni compassion. La culpabilité qui enserre habituellement son cœur face au rappel des conséquences de ses échecs s’est envolée, de même que le poids de ses responsabilités. Les dieux l’ont repris en même temps qu’ils ont récupéré leur faveur. 

“Ma dame, je vous présente le roi de Bretagne, et donc votre nouveau protégé. Je ne doute qu’il saura vous restaurer à votre juste place, contrairement à moi-même.”

“Mais… mais quoi… votre épée… pourquoi…”

La lame brille dans la main du roi. Il l’a manit avec une aisance qui trahit des années de pratique en dépit de son jeune âge. Elle lui appartient, métal et âme. La lueur de la flamme se perd dans les tréfonds de ses yeux, aspiré dans le vide. 

“Ce n’est plus mon épée,” Arthur verbalise l’évidence. “Vous le voyez bien.”

La dame du Lac gesticule sans cohérence. “Ce n’est pas possible. Ce n’est pas possible! Vous seul êtes l’élu!”

Arthur hausse les épaules. “Eh ben plus maintenant.”

Son attention se fixe sur le roi, la révulsion visible comme le nez au milieu de la figure. “C’est de… de la sorcellerie! De la perfidie! Un maléfice! Qu’est ce que vous êtes au juste? Vous êtes allié à cet horrible énergumène vous aussi, c’est ça? Je vois clair dans votre jeu!”

Elle semble à deux doigts de lui sauter dessus, les mains crispées avec la pulsion de la griffure profonde qui écharpe le cuir, animée par une animalité sauvage qu’Arthur n’aurait jamais imaginé chez l’envoyée des Dieux. Le roi joue à faire tournoyer son épée avec une agilité surnaturelle, indifférent à la non-menace et aux accusations d’hérésie. Il cligne de l'œil quand Arthur croise son regard, l’air de souligner une complicité devant l’absurde. 

La dame du Lac fait un pas en arrière. Elle attrape le bras d’Arthur, désespérée, et murmure à son oreille. “Arthur. Arthur, il faut partir, partir loin d’ici. Cette créature est maudite . Je peux sentir sa corruption, la pourriture de la magie noire qui l’a engendré pour vous détruire. Elle causera votre perte, notre perte à tous!”

Auparavant, Arthur aurait tenu compte des mises en garde de la Fée Vivianne avec la plus grande attention et se serait pieusement plié à ses recommandations. Le Arthur d’il y a à peine un an ne les aurait pas reconnu. “De la magie noire, carrément? Je suis bien conscient que le changement vous terrifie, mais vous trouvez pas que vous exagérez, là?”

Elle lui tire sur le bras avec la conviction d’un forcené, comme si elle pouvait le tracter à la force de ses biceps de vagabond dans un état semi-avancé de dénutrition. 

Le roi lève les yeux au ciel. Il n’a plus rien d’indifférent, mais Arthur n'arrive pas à mettre un mot sur l’émotion sombre qui tord son visage. “Laissez-le, vous vous rendez plus ridicule que vous ne l’êtes déjà. Arthur Pendragon n’ira nulle part.”

“Arrière, démon!”

“C’est ça. Répoussez-moi vous même si vous le pouvez avec vos bras de cuisses aviaires.”

“Ça suffit les conneries maintenant!” Arthur s’écrie alors qu’il se désengage de la dame du lac. “Je vais où je veux, et ni vous, ni personne, ni les putains de Dieux n’ont à me dicter ma conduite, c’est bien compris?”

“Je suis le roi,” le roi lui rappelle, dans un ton qui fait écho à celui d’Arthur une heure avant,” si je vous dis de venir avec moi, vous venez avec moi.”

Arthur pourrait s’arracher les cheveux de pure frustration. Toute sa vie de roi a surtout consisté à tenter de faire comprendre les règles basiques de la logique à une bande trouffions dégénérés, et sa vie de non-roi semble s’engager, pour l’instant, exactement dans la même pente glissante. 

“Mais enfin, vous n’avez pas besoin de moi! Tout ce que vous avez à faire, c’est descendre de cette montagne avec votre épée, puis marcher jusqu’à votre trône à Kaamelott, et voilà, l’affaire est pliée! Un couronnement pour la forme, un festin public pour enjouer le pégu, deux-trois adoubements pour marquer le coup, une petite tisane et au lit!” 

“Arthur, vous n’êtes pas sérieux?” La dame du Lac s’insurge. “Vous n’allez quand même pas vous laisser piquer votre trône par… par cette abomination venue tout droit des enfers sans bouger le petit doigt!”

“Je vais me gêner, tiens! De toute façon, mon trône, j’aurais jamais dû laisser Vénec me convaincre de l’acheter, il est pas confortable pour deux sous.”

“Et… et votre château?”

“Mon château s'accommodera fort bien d’un nouveau propriétaire. Tout comme le pays entier, d’ailleurs.”

“Mais… la quête du Graal?” 

“C’est pas vous qui disiez qu’il fallait réenchanter la croisade? Et ben voilà, je réenchante. Je renouvelle. C’est les dieux qui viennent de me congédier, au cas où vous auriez oublié. La quête du Graal, c’est plus mon problème.”

“Ils ne vous ont pas congédié, c’est ridicule! Et votre lit, alors? Une tisane et au lit, que vous dites, mais je me permets de vous rappeler qu’y a encore votre femme dedans!” 

“Ma femme a déjà démontré qu’elle savait parfaitement comment quitter le lit conjugal. Personne n’a besoin de moi ici. Je. Me. Barre.”

Ça fait un bien fou de pouvoir enfin dire ça, et ne pas ressentir le poids de la culpabilité s’abattre sur lui en représailles. Ce n’est plus son problème. Rien de tout ce bordel n’est plus son problème. 

Le roi croise les bras. “Cessez de vous préoccuper de qui a besoin de vous ou non. J’ai décidé que vous veniez avec moi, et c’est ce qui va se passer.”

Ce n’est plus son problème, et pourtant. L’existence d’Arthur n’est qu’une succession de décisions prises par les autres. Les dieux décidaient. Sa mère décidait. Sa connasse de tante décidait. Tous les centurions les plus crétins de la garde urbaine décidaient. Les sénateurs avides de pouvoir décidaient. Le trône décidait. La table ronde décidait. La couronne décidait. 

Mais maintenant, c’est fini. 

“Ah non mais vous allez pas vous y mettre vous aussi. Je m’en vais, et puis c’est marre!”

Il fait volte-face et avance. 

Le roi se tient sur son chemin, l’air imperturbable, la bouche tendue et la pupille frémissante d’une rage intangible. 

“Vous ne partirez pas.”

“Mais pour aller où?” La fée Viviane s’exclame. 

Arthur lève le doigt. “Peu importe. Loin. Ailleurs. Je pars.”

Il part. Enfin, il part. Il errera, sans doute, comme Lancelot a toujours clamé largement préférer au lieu de s’emmurer dans le château et se figer, lentement, progressivement, jusqu’à ce qu’il ne puisse plus bouger et que son lit ne se transforme en tombeau. De loin, il regardera les pierres de l’édifice qu’il a lui-même choisi noircir, et un jour s’écrouler. 

Le doigt n’impressionne pas le roi. “Non.”

“Mais si!”

“J’ai dit non.”

“Et moi je dis si!”

Le roi met à profit sa remarquable capacité à faire le pied de grue et ne pas bouger d’un orteil pour poursuivre dans sa démarche de surpasser à lui tout seul le défilé des plus grands emmerdeurs de Bretagne qu’Arthur se farcit depuis des années. Le doigt retombe, terrassé par l’obstination maladive de la jeunesse bretonne et la lassitude d’une vie de lutte à batailler contre le pouvoir de l’inertie. 

“Mais c’est pas vrai à la fin! Qu’est ce qui ne tourne pas rond chez vous? Ne croyez pas que parce que vous avez Excalibur, je ne peux pas vous latter la tronche si vous continuez à me les briser comme ça. Écartez-vous de mon chemin.”

Le roi tapote la garde de son épée. Son épée initiale, classique, pas son acquisition récente pimpée d’effets pyrotechniques. “Je n’ai pas besoin d’Excalibur pour casser du vieux croulant.” 

Les réactions à cette déclaration de guerre ne se font pas attendre. Les cheveux de la dame du lac, déjà en piteux état et à deux doigts de lancer une rébellion pour faire sécession avec le reste du groupe, s'ébouriffent encore plus quand elle s’agite. “Et ça vous menace maintenant? Vous voyez bien que c’est un agent du mal!”

“M’enfin, si je taxe tout ceux qui me menacent d’agents du mal, je ferais tout aussi bien de torcher le pays de fond en comble et qu’on en parle plus,” dit-il avant de se tourner vers le roi. “Donc c’est ça que vous voulez? Un duel au sommet , histoire de prouver que vous êtes vraiment meilleur que moi. Ben fallait le dire plus tôt. Pas besoin de faire des manières comme ça, soyez pas timide. Vous voulez qu’on s’y colle tout de suite ou vous préférez qu’on rassemble un public avant d’entamer le rituel punitif?” 

Arthur retrousse ses manches, animé par une énergie qui mêle fureur, honte et trépidation. Dans le fond, c’est presque un soulagement de retomber sur des sentiers déjà tracés. Évidemment que le nouveau roi, pas encore installé sur le trône toujours chaud des fesses de son prédécesseur, a les miquettes de laisser un potentiel rival vagabonder à sa guise et risquer de fomenter une rébellion. C’est tout naturel. Arthur lui-même au même âge ne serait pas tranquille à sa place. 

Une petite rixe truquée devrait permettre d’arranger le coup. Comme tout breton mal dégrossi qui se respecte doublé d’un romain par éducation, Arthur a la défaite en horreur, mais pour avoir la paix, il est tout à fait disposé à se faire humilier volontairement. Dans tous les cas, la fonction de roi consiste principalement à une succession perpétuelle d’humiliations volontaires, maintenant qu’il y pense plus clairement. 

Le sourire du roi ne contient pas la moindre étincelle de chaleur. “Je n’ai pas besoin de prouver que je suis meilleur que vous. C’est un fait. Les Dieux vous ont jeté sans sommation comme un jouet cassé à force de trop s’amuser avec, et le reste de la Bretagne ne tardera pas à faire de même.”

Un froid glacial envahit tous les membres d’Arthur. 

“Oh, vous, fermez-là! Arthur, vous n’avez pas à écouter l’abomination. Elle ment, c’est évident. Les dieux ne vous ont pas abandonné.”

Arthur ne la voit même plus, il entend à peine sa voix. Seul le regard vide du roi compte; avoir la paix est la dernière chose à laquelle Arthur pense quand il répète: “Un jouet cassé?”

Le roi illustre son propos d’un geste de la main qui englobe toute la personne d’Arthur. “Regardez-vous. Vous n’avez toujours pas compris que vous étiez un échec?”

Y a plus rien de chevaleresque dans la sauvagerie qui s’empare d’Arthur quand il se jette sur le roi: c’est à peine s’il reste de l’humain. 

 


 

“Allez, c’est bon. Finissons-en. Pas besoin de faire traîner la sale besogne éternellement.”

Le ciel s’étend au-dessus d’Arthur en voluptés flous, brumeuses, mystiques. Soit le brouillard a commencé à se lever en plein milieu de la matinée, soit les dieux envoient un message, soit c’est le trauma crânien qui lui embrouille la vision. Il tourne la tête pour tester ses théories, et toute la zone pariétale droite qui s’est réceptionné une caillasse pas plus tard qu’y a vingt minutes fait part de son désaccord avec le choix du mouvement. Il ne voit que de la lande morne qui s’étale au loin, vide et triste. La dame du lac a disparu on ne s’est où, probablement après qu’elle se soit mangé un pain en tentant de s’interposer au milieu d’une lutte inévitable. 

Le roi, l’arcade sourcilière éclatée et la joue pourpre, est assis sur un rocher à côté d’Arthur avec toutes les armes qu’ils n’ont pas utilisées, préférant la simplicité brute et primitive de leur poings. Son regard si terrible est perdu dans l’horizon. Il a l’air insaisissable lui aussi, à peine tangible alors qu’Arthur a absorbé dans sa chair la texture de sa haine, une volupté brumeuse faite homme. 

“Oh, eh, je vous cause, là!”

“Vous devriez vous abstenir,” dit le roi. “Force est de constater que ça ne vous réussit pas.”

“Non mais ça va bien avec vos sarcasmes, lâchez moi la grappe.” Il tente de se relever. La tentative n’est pas concluante. “Et puis merde. Bon, juste histoire que je me prépare, comment avez-vous prévu de procéder?”

Le roi l’observe en silence, avant de demander. “Vous feriez quoi, vous?”

“Moi?” Arthur prend le temps d’y réfléchir. “Bah, en ce qui me concerne, pour être très franc, j’ai jamais été très porté sur les exécutions. C’est un défaut de caractère que tout le monde m’a toujours reproché. J’image que si j’étais contraint, je choisirais une bonne décapitation à l’ancienne, propre, rapide, efficace. Et puis symboliquement, ça a de la gueule quand même, remplacer la tête de l'État en enlevant celle de votre prédécesseur. Si vous faites ça avec Excalibur, ça en jette un max.”

Le vent lui répond d’une bourrasque cinglante. 

La pointe d’Excalibur relève son menton de force. Arthur se plonge dans les abysses des yeux du roi, encore cette rage sourde, cette froideur glaçante. 

“C’est ce que vous auriez fait à votre père s’il était encore en vie à votre retour en Bretagne?” demande le roi. 

Arthur pose sa main sur la lame, l’acier coulant de toute cette destinée flamboyante à ne plus savoir quoi en faire. Sa peau chauffe sans brûler. “Vous êtes drôlement bien renseigné, vous. Il était crevé depuis des plombes, je ne me suis pas vraiment posé la question. Parait-il que c’était un gros hargneux, donc je suppose que la transition politique aurait dérapé en guerre sanglante jusqu’à ce que mort s’ensuive.”

Une goutte de sang perle le long de la gorge d’Arthur. Le roi la suit du regard. “Et vous, vous n’êtes pas un gros hargneux?”

“Ah si, je suis chef de guerre quand même, mais c’est différent. Mon père ne respectait l’avis des dieux que si ça allait dans son sens. Qui plus est, j’ai pas mal investi de temps et d’énergie pour sortir ce pays de la merde dans laquelle il s’était mis, ça me ferait mal de tout foutre en l’air comme ça pour des conneries de succession. J’aime autant qu’on règle nos petites affaires entre nous, sans impliquer personne d’autre.”

“Très noble de votre part. Je suppose que c’est habituel de régler les ‘petites affaires’ par des assassinats sommaires à la sauvette dans les fourrés chez vous.”

Arthur hausse les épaules. Il avait déjà énormément de mal à en avoir quoi que ce soit à carrer avant que la faveur des dieux lui soit retirée; la concrétisation pratique de son processus de mise en échec ne fait que l’enfoncer toujours plus dans l’apathie. 

Le roi reprend son épée d’un geste brusque sans effleurer Arthur et la glisse dans un fourreau de fortune ajusté à sa ceinture. 

“Votre heure n’est pas encore venue, Arthur Pendragon. Mourir, c’est partir. Vous n’avez pas mérité ce droit.”

Arthur fixe son visage de connard suffisant, plus indigné que jamais. C’est quoi son problème, à l’autre crétin? Arthur vient de lui offrir toutes les clés de son royaume, et la mort du seul qui pourrait lui résister sur un plateau d’argent, et il a le culot de lui cracher à la gueule? “Pas le droit? Pas le droit ? Mais je vous emmerde, roi ou pas roi je meurs quand je ve-”

La main du roi percute l’arrière de sa tête avec l’efficacité de l’éducation à la romaine. Arthur voit double, ses oreilles sifflent. Il se sent retomber sur le côté, le roi le rattrape avec une prise sûre et inflexible.

Arthur marmonne, la tête dodelinant sur le côté: “...Ah d’accord. Donc vous êtes un grand malade en fait?”

Le roi n’a rien à répondre à ces accusations. Par la grâce divine, il se débrouille pour manœuvrer le corps à moitié inconscient d’Arthur sur son dos et arrive à le traîner sur le chemin de Kaamelott.