Work Text:
"Mon dieu, késsé que j'va faire?"
Soudainement, Angéline se retrouve seule, isolée dans sa propre chambre à coucher – enfin, celle partagée par Rhéauna, qui elle, est demeurée chez Germaine Lauzon. Assise devant son miroir, abattue et anxieuse, confrontée à son dilemme, Angéline tente de contrôler sa respiration. Elle est figée, suspendue dans le temps, dans le vide, dans le néant, dans l’incertitude. S’affirmer et tout perdre, se retrouver dans la rue, ou se renier et demeurer dans la routine avec une amoureuse qui la rend misérable.
C’est tout de même tout un exploit, ce qui est arrivé ce soir. Avoir avoué publiquement devant toutes les femmes qu’elle est amie avec Pierrette et qu’elle la visite au club. Depuis des années. Avoir osé dire à Rhéauna qu’elle a appris à rire, et ce, à cinquante ans seulement, et pas grâce à elle, sa partenaire de toujours. C’est toute une claque. Cet aveu a ouvert un abysse sous ses pieds. Pourtant, la réaction des femmes focussait sur sa simple fréquentation du Club, et non les raisons sous-jacentes de cette fidélisation. Ne vient-elle pas juste de dire qu’elle est malheureuse, et que c’est le club, et indirectement Pierrette, qui la rend heureuse?
C’est assez ironique, car Angéline n’est pas une menteuse. Une dissimulatrice, certes. Mais mentir en pleine face de quelqu’un? Elle n’en a jamais été capable, de toute façon…
Somme toute, avoir avoué publiquement que le plaisir existe – même s’il est considéré damné…Quelle libération!
Au fond, tant qu’à être dans les confessions, Angéline se doit d’être juste envers elle-même. Pour une des rares fois de sa vie, Angéline se voit… elle pose ses grands yeux pairs sur son visage éprouvé, sur son reflet dans le miroir, et Angéline se voit, en toute transparence. Et elle est prête à confesser… Elle éprouve un sentiment accablant envers Rhéauna. Ce curieux et gênant sentiment grandit d’instant en instant, et ce, depuis des années. Cet étrange inconfort ressemble à un certain dédain, à un dégoût inavoué, à une écœurantite innommable…
30 ans de vie commune. Bien sûr qu’Angéline reconnait les signes d’abus verbaux, de manipulation psychologique et elle admet que leur dynamique domestique est toxique. Abaissée, inférieure, acquiesçant à tout et à rien, Angéline ne vit pas, elle survit, elle suit, elle sert, elle assiste. Insultée, rabaissée, ignorée, Angéline se trouve hypocrite d’endurer cette maltraitance, mais comment faire autrement quand, déjà, sa nature est marginale. Vers qui se tourner pour demander de l’aide, pour être soutenue dans une relation qui n’est pas supposée exister?
Au début, il y a 30 ans, c’était par innocence qu’Angéline acceptait ces abus, qui ont débuté de manière subtile, jusqu’à devenir sa normalité. À l’école, alors que Rhéauna l’a embrassée pour la première fois en cachette dans les toilettes, Angéline était convaincue qu’une troisième personne les observait – Jésus? Sa conscience? Une bonne sœur? Bref, Angéline n’a pas détesté ce baiser volé, au contraire. Par la suite, c’était elle qui en quémandait, encore et encore. Depuis, elle est habitée par ce sentiment de culpabilité de vivre sa vraie nature.
Est-ce possible, au fond, qu’Angéline soit restée avec Rhéauna pour la simple raison que, miraculeusement, elles se soient trouvées dans le vice, dans le non-dit, dans le dissimulé. Est-ce possible, au fond, qu’Angéline soit restée avec Rhéauna, car c’est tout ce qu’elle a connu, car c’est tout ce qu’elle croyait avoir droit?
Angéline demeure en vie commune avec Rhéauna, tout simplement car c’est tout ce qui s’offrait à elle, comme occasion de ne pas passer sa vie dans un mariage avec un homme. Au début, leur relation était libératrice, douce, secrète, intime. Par la suite, leur relation s’est transformée en quelque chose de routinier, de réprobateur, plongé dans la dépendance affective et les abus verbaux.
Au lieu de fleurir, Angéline s’éteint, sombre dans l’invisibilité et le reniement. Pourtant, avoir le courage de partager sa vie affective auprès d’une femme devrait être un acte subversif, libérateur et non toxique. Elle devrait avoir le sentiment de vivre dans une douce clandestinité, alors que c’est tout comme si elle vivait un mariage malheureux.
Il y a plusieurs années déjà, Angéline a pris une décision. Téméraire, et de manière irréfléchie, Angéline a décidé de se rendre au Club, cet endroit maudit où toutes les âmes damnées se retrouvent. Après tout, n’était-elle pas déjà condamnée à être miséreuse?
Dès son entrée courageuse dans la lumineuse salle, emboucanée et bondée, Angéline était déjà prête à fuir, les genoux tremblotants, prête à s’évanouir de malaise. Heureusement, Pierrette prenait un verre au bar, et elle a hâtivement rattrapé Angéline. La chanteuse l’a rapidement aidé à se détendre, en dédramatisant. Elles ont ri. Oh, comme Angéline devait avoir l’air folle, toute pognée en tenant sa sacoche bien fort contre sa poitrine! Avec sa robe fleurie, ses bas-collants blancs et sa perruque mal ajustée, Pierrette n’a jamais critiqué Angéline, et elles sont devenues amies. De sincères amies qui se lient d’affection par la chose qui les relie le plus : vivre selon leur nature, contre la société qui garde les femmes étouffées, pognées à la gorge.
Pierrette a bien reconnu que Angéline est une « femme aux femmes ». Il y a de la nudité au Club, et de toute sorte, de tous genres. Des femmes déguisées en hommes, des hommes travestis en femmes. Pourtant, ce qui faisait briller les yeux de Angéline, c’était les chanteuses sexys. Angéline rayonnait de bonheur devant cette audace, devant cette liberté. Pour la première fois, une étrangère a compris la nature d’Angéline et, à l’inverse de la dissuader…l’a toujours encouragé à élargir ses horizons. Pierrette lui a même commandé plusieurs fois des danses à 5$, grâce à la complicité de ses chums de filles très ouvertes d’esprit. Après tout, y’a pas d’âge pour être avoir du plaisir à être émoustillée, en toute camaraderie.
Tous les vendredis soirs, Angéline est appréciée. On a envie de la divertir, de la gâter, de prendre soin d’elle, de la faire rire aux éclats, de danser avec elle, sans la critiquer sur le nombre de verres qu’elle commande, sans juger le regard langoureux qu’elle pose sur les danseuses du Club. Elle est visible, reconnue et respectée dans sa différence.
Bien évidemment, la culpabilité refait surface, à chaque fois qu’Angéline quitte le bar. Pourtant, ses appréciations des corps féminins ne fait pas d’elle une adultère. Angéline ne peut pas tromper Rhéauna, puisqu’elles ne sont pas mariées. Mais au fond, elle la dupe profondément, en dissimulant où se trouve son bonheur, dans l’alternative, dans le secret, dans les paillettes et l’odeur d’alcool mélangé à celui des cigarettes, dans un tourbillon de rires, de décolletés plongeants et de clins d’œil complices.
Et maintenant que la vérité est annoncée ouvertement, que sa fréquentation du Club soit connue, que doit-elle faire? Demeurer dans son terrier, dans son monde étouffé où pourtant elle fait vie commune avec une femme? Ou se libérer, vivre sa vie, enfin? Avec les voisines qui l’ont jugé de manière cruelle, en silence, dans le dégoût, où se trouve donc ses vraies amies?
Rhéauna avait plutôt l’air accablée d’une profonde tristesse, plutôt qu’une déception furieuse.
Peut-être est-ce l’occasion de s’essayer, de parler ouvertement, de prendre les mains de Rhéauna dans les siennes et de lui demander pardon, de lui poser des questions, de lui proposer du changement, de lui supplier de l’affection, de l'inciter à l’amusement, de lui supplier de l’encouragement...
Alors qu’Angéline prend la décision de retourner chez Germaine Lauzon, elle soupire d’appréhension. Que lui réservera encore cette soirée humide de l’été?
