Chapter Text
Passage secret
Une légère brise soufflait sur la petite ville endormie. Le soleil n'avait pas encore pointé le bout de son nez, mais cela ne saurait tarder. Car, là, sur l'un des toits ronds tachetés de blanc, un coq au plumage multicolore lissait ses plumes.
Il prit la pose, s'éclaircit la gorge, gonfla la poitrine... et hurla à pleins poumons la douce mélodie du matin. Les premiers rayons, d'un orange flamboyant, perçaient déjà l'horizon, déversant chaleur et douceur sur ce monde encore assoupi.
L'oiseau s'apprêtait à répéter son chant pour la dixième fois lorsqu'il fut interrompu par une claquette surgissant d'une petite maison. Une tignasse brune, mal coiffée, et un regard encore embué de sommeil passèrent par la fenêtre.
— « Allez, ça suffit ! Va beugler ailleurs, toi ! »
Outré, le coq poussa un cri frustré avant de battre des ailes pour aller importuner quelques maisons plus loin.
Il rentra chez lui, s'abaissant sous le cadre de la fenêtre pour éviter de se cogner la tête, puis s'approcha d'un deuxième lit au fond de la pièce. Les couvertures vert pomme se soulevaient et s'abaissaient encore au rythme d'une respiration paisible. Il semblait si bien dormir que cela lui faisait presque de la peine de le réveiller.
Il resta un moment à l'observer avec tendresse, puis décida de le laisser dormir encore quelques minutes. Direction la cuisine : il fallait préparer le petit-déjeuner.
Le bruit des casseroles et la bonne odeur qui embaumait la pièce tirèrent bientôt la marmotte de son sommeil. S'étirant comme un chat, Luigi sortit de son lit, descendit les escaliers et rejoignit son frère, les yeux encore mi-clos.
— « Bonjour, frérot. »
— « Hello Luigi ! Bien dormi ? »
— « Ça va... mais j'ai fait des rêves un peu étranges cette nuit », répondit-il en se frottant les yeux, baillant aux corneilles.
— « Quel genre ? »
— « J'ai rêvé de notre arrivée ici... et du moment où je me suis fait capturer. »
— « ... »
Mario leva un sourcil, un peu étonné. Cela faisait déjà un petit moment qu'ils étaient arrivés ici et qu'ils avaient sauvé le royaume de Bowser. D'ailleurs, celui-ci devait encore croupir au château, enfermé dans sa cage miniature à chanter « Peachounette ».
— « Ça ressemblait pas plutôt à un cauchemar ? »
— « Mmm non, parce qu'à la fin, tu venais me sauver. » répondit Luigi avec un sourire innocent, tout en avalant son assiette d'œufs brouillés avec appétit.
— « ... »
Appuyé contre la table, Mario le regardait d'un air pensif. Il aimait bien ce côté fragile de son frère : trouillard, certes, mais toujours debout au final. Pourtant, il restait perplexe... Luigi ne lui avait jamais raconté en détail ce qui s'était vraiment passé au château de Bowser. Chaque fois, il restait vague, comme s'il voulait esquiver le sujet.
— « Il faut qu'on se rende au palais ce matin. Peach veut qu'on lui rende visite. »
— « Tu veux dire... qu'elle veut que "TOI" tu lui rendes visite », rétorqua Luigi, levant ses sourcils d'un air de merlan frit.
— « Oh ça va, tu sais très bien qu'il n'y a rien entre nous. »
— « Mouais, mouais... c'est ça... »
— « Bref ! Elle veut qu'on vienne, alors on ira. »
Luigi soupira :
— « Du moment que je tiens pas la chandelle, ça me va. »
Mario préféra couper court à la discussion. Il débarrassa, fit la vaisselle, puis prépara deux sandwiches qu'il glissa dans un petit sac.
— « J'ai prévu un en-cas pour le midi, pense à le prendre avec toi. »
— « Oui, chef. »
Tous deux enfilèrent leur salopette de couleur respective, attrapèrent leurs outils et s'élancèrent dans les rues déjà animées de la ville Champignon. Bien qu'il fût tôt, les habitants couraient dans tous les sens, ouvrant leurs boutiques et hurlant déjà pour attirer les clients.
— « Mince ! J'ai oublié notre en-cas sur la cuisinière ! » s'écria Luigi en se frappant le front.
Trop tard pour revenir en arrière : la maison était déjà à plusieurs tuyaux de là. Face à la mine déconfite de son frère, Mario essaya de le rassurer.
— « Pas grave. La princesse doit bien avoir de quoi nous nourrir. »
Mais Luigi n'avait pas dit son dernier mot. Son regard s'attarda sur une échoppe au toit mauve, un peu à l'écart, d'où s'échappait une fumée rose et violette.
— « Mario, attends ! Je vais acheter quelque chose. On ne peut pas toujours compter sur le palais pour manger. »
— « Ok, mais fais vite, sinon on sera en retard. »
— « compte sur moi ! »
Il se précipita vers la petite chaumière et poussa la porte, qui s'ouvrit dans un joyeux cliquetis musical. Une odeur herbacée l'envahit aussitôt. Partout, des plantes séchées pendaient au plafond. Sur le comptoir, des gâteaux et pâtisseries encore fumants semblaient l'attendre. Quelle chance ! D'habitude, les boulangers se trouvaient bien plus bas dans la ville.
Ne voyant personne, Luigi repéra une petite cloche et appuya dessus.
— « Oui, j'arrive ! » cria une petite voix aiguë et stridente.
Une Toadette maigrelette, chapeau blanc à pois mauve et lunettes rondes, s'avança vers lui.
— « Ces gâteaux me donnent trop envie... à quoi sont-ils ? »
— « Celui-ci est au champignon charmeur. »
— «Eummm... et celui-là ? » demanda Luigi en désignant une brioche tressée à la couleur douteuse mais au parfum sucré envoûtant.
— « Recette secrète de famille ! Mais je vous le recommande, tout les clients qui viennent ici ce l'arrache. » dit-elle avec un petit sourire.
— « Juste pour être sûr... y a pas de champignons dans celui-là ? »
— « Pas une miette ! »
Sachant que son frère détestait ça, Luigi n'hésita pas longtemps.
— « Parfait, je le prends . »
— « Excellent choix ! Ne bougez pas, je vous l'emballe. »
Elle disparut dans l'arrière-boutique avec le gâteau. Pendant ce temps, Luigi observa plus attentivement les lieux. Les murs décrépits étaient couverts d'étagères où s'alignaient fioles et bocaux aux contenus indéfinissables. Étrangement, la maison n'avait aucune fenêtre... et pourtant, la lumière éclairait la pièce comme en plein jour...
— « Et voilà, tout bien emballé. » Elle lui fit un clin d'œil. « Vu que c'est votre première fois ici, je vous ai rajouté un petit quelque chose en cadeau dans le sac. »
— « Merci, c'est très gentil ! À la prochaine ! » dit-il, tout content, en sortant du magasin au pas de course.
— « Oui, oui... à la prochaine... »
Arrivé vers Mario, il lui fit signe que c'était tout bon. Ils prirent la direction du château en empruntant un dernier tuyau. Ils traversèrent les hauts jardins décorés et taillés à la perfection. Luigi se sentait toujours intimidé par l'énorme bâtiment dont l'ombre des hautes tours, dressées avec fierté vers les sphères célestes, projetait son imposante structure sur le monde.
Un frisson incontrôlable le prit sans qu'il sache pourquoi. Peut-être la hauteur de la bâtisse qui lui donnait le vertige... ou bien cela lui rappelait inconsciemment autre chose...
— « Alllllllt là, messieurs !!! »
Les gardes Toad abaissèrent leurs armes, les empêchant de pénétrer par l'énorme porte massive.
— « Motif de la venue ? »
— « On a rendez-vous avec la princesse, laissez-nous passer s'il vous plaît », dit Mario en soupirant, connaissant déjà le manège...
— « Tatatatata ! Vous avez une lettre ? »
— « Non... »
— « Ahhhhhh ! Pas de lettre, pas d'entrée. C'est la règle ! »
— « Mais ça change à chaque fois vos règles... »
— « Ma foi, faut être à jour, sinon on ne rentre pas ! »
— « Mais... »
— « Paaaaas de mais !!! » dirent-ils en chœur, les menaçant de leurs armes comme une symphonie ridicule.
Luigi, connaissant la patience limitée de son aîné, voyait bien que la situation allait dégénérer. Il s'approcha et prit Mario par le bras.
— « Viens avec moi, ne restons pas là. »
— « Non, j'en ai marre ! À chaque fois c'est la même chose, je vais me les faire, ils comprendront ! » dit-il en commençant déjà à retrousser ses manches.
Mais le cadet l'empoigna et le tira fortement en arrière pour l'obliger à le suivre. Cette soudaine force et spontanéité le surprirent. Mario croisa son regard et se laissa faire.
Luigi, qui s'en rendit compte, bégaya :
— « Non mais... mais écoute-moi... j'ai mieux... Je... je connais un passage qui peut nous mener dans le palais, là où les gardes ne vont pas. »
Curieux, Mario ne dit rien et hocha simplement la tête pour indiquer qu'il le suivait. Ils contournèrent discrètement les buissons taillés en forme de poires pour arriver derrière un gros rocher. Luigi tapota plusieurs fois, puis son doigt s'enfonça dans une interstice.
Un "clic" se fit entendre et une porte s'ouvrit.
Ils entrèrent dans un couloir sombre, Luigi en tête. Il semblait connaître le chemin par cœur...Un grincement résonna et tous deux débouchèrent dans un débarras par une porte encastrée dans le mur.
— « Sache, mon frère, que tu m'étonneras toujours », dit Mario, ébahi. « Comment as-tu trouvé ce passage ? »
Luigi se gratta la tête, le regard fuyant comme s'il avait fait une bêtise, et reprit :
— « Je déambulais sans but dans les couloirs, lors de l'une de vos réunions avec les dirigeants... et je suis tombé dessus par hasard. Je dois t'avouer que je l'ai déjà utilisé plusieurs fois pour rentrer plus tôt », dit-il, gêné.
Il continua d'une petite voix :
— « D... désolé de ne pas t'en avoir parlé plus tôt... »
Mario, compatissant, le prit dans ses bras et lui ébouriffa les cheveux. Il ne lui en voulait pas du tout. Au contraire, cela lui faisait même plaisir d'entendre que son cadet pouvait se débrouiller seul.
— « Tu es un génie, frérot, n'aie pas honte de tes capacités ! »
— « Mais... je ne t'ai rien dit... »
— « Oulalà, c'est vrai que c'est teeerible ! Tu vas être puni alors ! »
Et il se mit à le chatouiller. Luigi éclata de rire, se tenant les côtes. Il se tortillait pour échapper à son agresseur qui le connaissait trop bien pour lui laisser la moindre chance.
— « AHAHAH... non arrête, pitié ! Ahahah ! J'peux plus respirer ! »
— « J'ai pas bien entendu... rrrrépète ? » Mario plongea ses yeux dans les siens.
— « Pi... pitié ? »
— « Mmm... nan, pas assez convaincant. »
Et il reprit une autre salve de guilis, quand tout à coup la porte du débarras s'ouvrit brusquement.
La lumière les figea tous les deux sur place.
— « Mais qu'est-ce que vous fabriquez !!??? »
Peach, les yeux ronds, les toisait avec incompréhension.
Son regard passait de l'un, au sol, la tête toute rouge, la salopette à moitié décroché... à l'autre, à califourchon dessus, les mains sous son pull.
— « Euhhh... c'est pas ce que tu crois... » dit Mario, gêné.
— « Ça fait trente minutes que je vous attends, et vous, vous batifolez dans un placard ??? Allez, allez, on s'active ! Mario, j'ai besoin de toi. »
Se relevant précipitamment, Mario courut derrière Peach, essayant de suivre la cadence de ses pas pressés.
Il allait ouvrir la bouche quand la jeune fille le coupa :
— « Ce que vous faites entre frères ne me regarde pas, et je ne veux pas savoir. »
— « Non mais vraiment, je te jure ! Je lui faisais juste des guilis ! »
— « Ok... ok... »
— « ... »
— « Il s'est passé quelque chose pour que ce soit si urgent ? »
— « Oui, c'est à propos des agents de Bowser. »
Ils entrèrent en trombe dans la salle d'audience où plusieurs personnes attendaient déjà.
Les lourdes portes se refermèrent, laissant le couloir dans le silence.
Luigi avait regardé son frère détaler en courant. Resté seul, assis dans le placard, il savait pertinemment qu'ils n'avaient pas besoin de lui... Un grand vide l'envahit. Il se sentait seul, délaissé. Il se releva, rattacha sa salopette et partit se balader dans les couloirs comme il l'avait déjà si souvent fait. Bien sûr, il aurait pu aller à cette réunion... mais on ne lui demandait jamais son avis et on le coupait systématiquement. Alors à quoi bon ?
Il passa vite à autre chose. Quelque chose qui le faisait bien plus vibrer que la politique : l'exploration !
Il longea le couloir aux murs de briques blanches et au carrelage parfaitement aligné, marchant sans bruit sur la carpette rouge, pour finalement déboucher sur un escalier qui montait...Il l'emprunta, passant sa main sur le rebord froid de la rampe, et grimpa ces marches qui semblaient interminables. Au bout de ce qui lui parut des heures, il atteignit le sommet d'une des tours. Plusieurs portes s'offrirent à lui. Sans trop réfléchir, il entra dans celle du milieu.
— « Hello ? Y'a quelqu'un ? »
L'écho de sa voix ne rencontra que le vide.
Petite et lumineuse, la salle contenait des piles de documents éparpillés un peu partout. À part un bureau et quelques armoires de rangement, son contenu était plutôt sommaire.
— « Mmm, je me souviens pas être déjà venu ici... »
Il s'approcha de la fenêtre, l'ouvrit et posa ses coudes sur le rebord de pierre pour contempler la vue. Le château surplombait la cité et ses mille couleurs. En plissant les yeux, on pouvait presque apercevoir les autres royaumes au loin.
— « Pffffiou, sacrée vue ! »
Son cœur se mit à battre. Bien qu'il ait toujours peur de pénétrer dans l'inconnu, lorsqu'il poussait une porte et découvrait un nouveau lieu, il ressentait une poussée d'adrénaline.
Le fait de braver un interdit ? De découvrir quelque chose que son frère ne connaissait pas ? Sans doute... Mais dans son monde à lui, il se sentait utile...Il se sentait vivant.
Il inspira un grand bol d'air, remplissant ses poumons, puis expira bruyamment.
Quand un craquement le fit se retourner.
Inspectant la pièce du regard, il ne vit pourtant personne. Il était bel et bien seul...
Il quitta la fenêtre pour observer un peu les papiers. Des vieux plans de toutes sortes. Il s'approcha des étagères où étaient entreposés des rouleaux. Soufflant un grand coup pour élever la poussière, il regretta aussitôt son initiative : un nuage irritant lui piqua les yeux et le fit tousser.
Il allait se diriger vers la sortie lorsqu'un objet accroché au mur, recouvert d'une toile, attira sa curiosité.
— « Tiens... c'était déjà là, ça, avant ? »
Cela ressemblait à un cadre, vu la forme. Quelqu'un aurait-il eu l'âme d'un artiste au château ? Il tira délicatement le tissu, qui tomba au sol. Ce qu'il vit le fit écarquiller les yeux.
— « Mais... c'est quoi !?? Non... non... c'est impossible... »
La peur monta dans ses veines. Il recula et buta contre un chandelier accroché au mur. Celui-ci bascula et un vacarme cacophonique résonna dans toute la pièce.
Une trappe s'ouvrit sous ses pieds, le faisant tomber dans le noir abyssal des entrailles du château.
